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Marqueur 26 – épisode 21

Publié par Kanata le 30 octobre 2010
Ceci est l'article 21 sur 26 de la série Marqueur 26

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Samain chez les Celtes, Halloween pour les Saxons, Dia de Los Muertos chez les Hispaniques, la période entourant le 31 octobre est importante dans beaucoup de cultures. Une date cruciale reliée aux saisons qui revenait régulièrement dans les recherches effectuées par Alexandra pour mieux comprendre les origines et les affinités particulières des Naturalis avec leur environnement. Une origine souvent oubliée dans la nuit des temps, mais toujours en rapport avec une transition, un passage d’un monde à un autre, que ce soit celui des morts, des esprits ou des dieux. Elle était persuadée que derrière le folklore, se cachaient quelques phénomènes encore inexpliqués par les sciences modernes. La période de Samain, qui signifie « réunion » restait sa meilleure et sûrement sa seule option d’interagir avec les Naturalis, et de rencontrer enfin Nathaniel. La nuit du 31 octobre au 1er novembre serait la nuit de son passage dans le monde de ses rêves, de sa venue dans le futur.

— Tu ne manges pas ma chérie ?

La question fit sursauter la jeune fille plongée dans les méandres de ses pensées. Elle reprit contact rapidement avec la réalité du repas familial. Un regard machinal vers son assiette l’informa que la purée était désormais froide, mais en enfourna tout de même une bonne portion pour éviter de nouveau l’inquisition maternelle, en vain.

— Ça va Alex ? demanda sa mère inquiète.

— Elle nous refait une crise, reprocha son frère en finissant de racler le fond de son pot de mousse au chocolat.

— Hum, hum, fit l’adolescente avec la bouche pleine en hochant la tête d’un geste rassurant, tout en décochant un coup de coude à son cadet.

— Ouch ! Maman, elle m’a frappé !

Il voulut répliquer, mais sa mère le retint.

— Ça suffit vous deux !

Les deux adolescents se tassèrent sur leur chaise. Le garçon prit un air renfrogné et fit une grimace indiquant clairement qu’il n’approuvait pas cette injustice flagrante. Il lança un regard mauvais vers sa sœur, qui elle leva les yeux au ciel en déglutissant.

— Get a life[1], susurra-t-elle entre ses dents.

Moins à son aise avec l’anglais que son ainée, il voulu répliquer en lui décochant un coup de pied dans le tibia. Mais tout en finissant son assiette, Alexandra avait subrepticement déplacé sa jambe et il ne rencontra que le pied en métal de la chaise. Retenant un petit cri de douleur, il reprit sa mine renfrognée tandis que sa sœur affectait un sourire en coin à la signification bien claire : « Petit, je connais tous tes trucs ».

Catherine Rousseau, apparemment imperméable aux manèges de ses enfants, commença à débarrasser la table.

— Patrick, tu aides s’il te plait.

Le garçon se leva d’un geste rageur et s’empara de ses couverts pour les glisser bruyamment dans le lave-vaisselle. Il rangea les condiments et laissa les affaires de sa sœur qui terminait son repas.

— Je monte, dit-il à la ronde en quittant la cuisine.

— Encore ton jeu ? demanda sa mère.

— On va juste faire un raid vite fait, je ne me couche pas tard, promis.

Il était déjà sorti.

— Un raid ?

L’adulte restait perplexe.

— Il forme un groupe avec ses copains sur le réseau et ils vont attaquer un boss dans un donjon, expliqua machinalement Alex.

Comme sa mère restait interdite devant ses explications, la jeune fille sourit et tout en débarrassant son assiette, lança :

— Au moins, il interagit avec d’autres personnes, même si ça reste virtuel. Et puis je dois dire que c’est souvent lui qui prend la direction du groupe, il est plutôt bon pour gérer ses troupes et mener son monde. Un vrai tacticien.

— Je ne comprends rien à ses jeux… pourquoi il n’utilise pas sa console dans le salon ?

— Ce n’est pas la même chose, c’est un peu plus compliqué. Il lui faut un clavier et une souris pour communiquer avec son groupe… si seulement c’était aussi simple pour moi, marmonna Alexandra, songeuse.

— Quoi ?

La jeune fille se mordit les lèvres.

— Non, rien, je parle toute seule.

— Je ne comprends rien à ses affaires, s’entêta sa mère.

— Ne t’inquiète pas, répondit sa fille. Si ça dégénère avec Patrick, je te le dirais. Pour le moment il préfère les jeux vidéo en groupe, et crois moi, ses copains en ligne sont plus fréquentables que ceux qui trainent en bandes dans les rues.

Catherine Rousseau eut un soupir las.

— Bon, reprit sa fille. Je suis vannée, je vais me coucher de bonne heure. À demain maman.

— Déjà ?

— Je vais m’allonger, lire un peu.

Comme sa fille s’éclipsait, elle n’insista pas.

— Bon, et bien… à demain ma chérie. Repose-toi bien.

Madame Rousseau se retrouva seule, à la fois satisfaite que sa fille aille mieux et fasse ses nuits, et triste que ses enfants grandissent si vite et n’aient plus autant besoin d’elle.

Elle ne pouvait pas se douter que la seule motivation d’Alexandra pour se coucher si tôt était l’espoir d’avoir des nouvelles de Nathaniel.


[1] « Va t’acheter une vie » qui reste une traduction littérale de cet idiome américain utilisé pour agacer ceux qui ont des activités triviales auxquelles ils dévouent tout leur temps.

Marqueur 26 – épisode 20

Publié par Kanata le 29 octobre 2010
Ceci est l'article 20 sur 26 de la série Marqueur 26

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Alexandra saisit une pochette cartonnée bleue rangée sur son bureau : ses recherches des derniers jours. Elle retira les élastiques multicolores avec un claquement sec et dispersa les feuilles sur la surface de travail. Tirant la planche coulissante glissée sous cette dernière, elle mit en évidence un clavier et une souris. Le léger tressautement suffit à faire lentement sortir l’ordinateur de sa longue veille.

L’écran plat disposé face à elle s’alluma, révélant une illustration d’heroic fantasy : une troupe d’aventuriers en armes élaborait un plan pour pénétrer dans une haute tour noire gardée par une ronde incessante de dragons. L’adolescente glissa son curseur vers le coin en haut à gauche de l’écran,  puis cliqua sur l’icône du répertoire intitulé « Marqueur 26 » qui dissimulait en partie l’une de ces créatures mythiques. Elle parcourut rapidement l’arborescence des dossiers où elle avait consigné toutes les ressources numériques de ses recherches. Se référant aux notes manuscrites éparpillées devant le moniteur, elle avisa une ligne et sélectionna sur l’ordinateur un raccourci Internet y correspondant. Elle avait du travail devant elle.

Depuis une semaine, la lycéenne concevait un moyen d’entrer de plain-pied dans le monde des Naturalis. Maintenant qu’elle pensait avoir trouvé, il lui restait encore à informer Nathaniel et les siens de sa visite imminente.

Elle fouilla dans son sac et en sortit une clé USB qu’elle introduisit dans un port de son PC. En quelques clics, elle récupéra le texte peaufiné une dernière fois dans la salle d’informatique du lycée durant son heure de déjeuner. Le temps pressait. Elle vérifia une dernière fois le contenu puis, le cœur battant, l’inséra dans plusieurs forums, blogs et sites qu’elle avait soigneusement catalogués.

En français et en anglais, sous différents pseudonymes, elle ouvrit des thèmes de discussion, amorça des fils de commentaires, fournit des liens vers ses propres textes, montant une trame complexe de références, de questions et de réponses imbriquées. Pour parachever le tout, elle traduisit même des bribes de son texte en gaélique et en algonquin à l’aide de dictionnaires en ligne et de bonnes âmes charitables. Elle s’en servit pour inséminer des références dans diverses encyclopédies publiques communautaires.

Envoyer un message soixante ans dans le futur était une tâche ardue et plus qu’hasardeuse. Le plan de la jeune fille était pourtant simple dans son concept ; la seule chose qui pouvait traverser les générations et arriver sous une forme ou une autre à Nathaniel et les siens était une légende, une histoire fabuleuse, un conte sorti de la nuit des temps, une prophétie.

Alexandra ne pouvait certes pas retourner quelques siècles en arrière pour écrire cette prophétie annonçant sa propre visite, mais pouvait influer sur les données numériques archivées des soixante prochaines années sachant, grâce à ses rêves, qu’elles étaient toujours utilisées au temps de Nathaniel.

En reprenant quelques légendes celtiques et amérindiennes bien établies comme trame de fond, elle comptait bien insuffler son propre récit dans l’esprit collectif des générations à venir. Rares étaient ceux qui iraient corroborer dans une bibliothèque des informations trouvées sur le Net. Elle savait exactement comment les Naturalis allaient se retrancher, s’identifier et se focaliser sur d’anciens rites druidiques et chamaniques. Un avantage certain pour elle qui lui permettait de cibler exactement cet univers ésotérique des contes et légendes qu’elle voulait altérer suffisamment pour que son message perdure. Un simple souffle, un murmure destiné aux Naturalis, un mythe sur une prophétesse venant pour les guider à l’heure la plus noire de leur existence. Une visite à une date bien précise où ils devraient la rejoindre, une date importante et qui se rapprochait à grands pas.

Marqueur 26 – épisode 19

Publié par Kanata le 29 octobre 2010
Ceci est l'article 19 sur 26 de la série Marqueur 26

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Alexandra secoua la tête avec un long soupir, faisant virevolter ses cheveux fins qui se redéposèrent docilement sur son dos. Ce qu’elle avait pu apprendre des décennies à venir, au travers de ses rêves des derniers mois, était un secret lourd à porter. En parler ? Qui irait prendre au sérieux les avertissements d’une adolescente névrosée de la région parisienne sur des événements aussi graves ? Tous les signes avant-coureurs étaient là : épidémies, surpopulation, pollution, catastrophes climatiques, régression de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles… Mais aucun gouvernement, aucune organisation officielle ne prenait de décisions drastiques pour changer durablement les politiques socio-économiques responsables de ces conjonctures destructrices. Pourtant, de nombreux scientifiques, associations et citoyens alertaient avec véhémence les pouvoirs publics. En juin, un professeur émérite de microbiologie de l’Université nationale australienne, Frank Fenner, avait même déclaré dans une rare interview : « Homo Sapiens disparaitra, peut-être dans cent ans. C’est une situation irréversible. Je pense qu’il est trop tard. » Les médias avaient bien relayé cette information percutante, mais la jugeant trop pessimiste, voire farfelue, elle avait été rapidement endiguée par les actualités sportives et politico-judiciaires. Dans ces conditions, que pouvait-elle faire, elle, Alexandra Rousseau, étudiante au lycée de Montgeron, pour convaincre de la déchéance inexorable de l’humanité ? Férue de  mythologie grecque, elle savait que les visionnaires souffraient souvent du syndrome de Cassandre, fille du roi de Troie au don de prémonition et que personne ne crut lorsqu’elle annonça la chute de la ville aux mains des Grecs.

Et puis, cet Australien avait peut-être raison ; il était trop tard, l’humanité avait scellé son destin depuis quelque temps déjà, rendant caduque son hégémonie éphémère sur la planète. Alexandra savait désormais que les Sapiens avaient trouvé un hybride, sorte de chaînon manquant entre eux et les Naturalis, « Sandrine ». Elle était captive et sa constitution génétique unique pourrait livrer le secret de la survie de l’espèce humaine et de la destruction des Naturalis. Les chercheurs travaillaient à partir du génome de ce cobaye sur l’élaboration d’antidotes aux pathologies létales dont souffraient les Homo Sapiens, mais également à la production d’une arme biologique ciblée contre les 26.

Tout se jouerait autour du sort de cette femme. De sa captivité ou de sa libération dépendait le devenir de deux espèces. Alexandra ne pouvait plus être simple spectatrice désormais, elle devait choisir son camp. Laisser faire, et les Sapiens auraient éventuellement une chance de prospérer à nouveau, mais au détriment des Naturalis qu’ils annihileraient jusqu’au dernier. Avertir les Naturalis de la situation, et ils pourraient tenter de libérer Sandrine, assurant leur pérennité, mais réduisant à néant les espoirs des Sapiens. Comment une alternative aussi lourde de conséquences pouvait-elle échoir à une jeune fille de dix-sept ans ? Alexandra croisa les mains derrière sa tête, les avant-bras serrés contre ses joues, et laissa le dossier de son siège s’incliner en arrière. Elle lâcha de nouveau un long soupir qui fut couvert par le grincement de l’assise touchant la butée du mécanisme basculant. La jeune fille sentit le goût amer des acides gastriques refluer dans sa gorge. Elle avait déjà fait son choix depuis quelque temps, mais cela ne rendait pas les choses plus faciles pour autant. Elle devait aider Nathaniel et les siens. Pas seulement pour le jeune homme, mais aussi pour son propre salut, à elle et celui de son peuple. Elle comprenait maintenant sa place. Le professeur Russell l’avait bien expliqué au cours de ses nombreuses interventions publiques. Les Homo Naturalis n’étaient pas apparus ex nihilo. Ils avaient cohabité avec les Sapiens pendant des milliers d’années, tout comme les Néanderthaliens avant eux. Seule l’apparence physique identique des deux espèces avait su cacher leurs natures différentes au cours des millénaires. De nombreuses peuplades étaient nées de regroupements de Naturalis au fil des temps, plus ou moins intégrées au restant de la population Sapiens : les tribus amérindiennes, les aborigènes d’Océanie, certaines peuplades d’Afrique centrale, des castes oubliées d’Asie, et quelques clans celtes d’Europe. Alexandra avait fait de nombreuses recherches sur ces peuples, leurs coutumes chamaniques, leurs rites proches de la nature, et surtout, la mention de certaines capacités extraordinaires. Des pouvoirs relégués au rang du folklore et des légendes au fur et à mesure que le rationalisme et l’humanisme s’étendaient sur la planète. Elle avait bien compris qu’elle-même était une Naturalis, et que ses rêves n’étaient que la manifestation de l’un de ces pouvoirs ancestraux. Comme les nombreuses pythies de l’antiquité avant elle, ou les prophètes et autres devins de par le monde au cours des âges.

La jeune fille redressa son assise et ramena ses coudes sur son bureau. Oui, son choix était fait : elle devait agir, prévenir les siens, organiser la libération de Sandrine.

Marqueur 26 – épisode 18

Publié par Kanata le 19 octobre 2010
Ceci est l'article 18 sur 26 de la série Marqueur 26

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Le soulagement général ressenti à la fin de la pandémie est de courte durée. Masqué par l’ampleur de la catastrophe, un phénomène alarmant est passé inaperçu : les  allergies ont considérablement augmenté en nombre et en gravité. Leurs taux de mortalité pourtant exceptionnels ont été engloutis par ceux de la pandémie. Contrairement au biovirus qui touchait tout le monde, ces allergies environnementales semblent affecter les plus vulnérables : les personnes âgées, les malades et surtout les nourrissons. La mortalité infantile plombe une économie encore fragile et le moral de la population.

Les corporations, désormais aux rênes du pouvoir, redoublent les initiatives de divertissements sportifs et télévisuels pour canaliser les foules tandis que les grands leaders religieux annoncent la fin du monde en faisant gonfler leurs rangs. Les scientifiques cherchent l’origine de ces réactions et leurs possibles ramifications avec le biovirus. Les résultats mettent en évidence une hypersensibilité démesurée à l’environnement naturel. Pour une fois ils sont presque en accord avec les chefs spirituels. Ils ne corroborent pas « la fin du Monde », mais bel et bien la fin de l’espèce humaine. Toutes les études pointent vers les symptômes de l’extinction génétique naturelle d’Homo Sapiens. Les quelques esprits éclairés qui depuis longtemps théorisaient sur ce fait ont été ignorés. Et pourtant, tous les signes étaient là ; la sensibilité croissante à son environnement naturel, la surpopulation – principale source d’extinction depuis la nuit des temps, toutes espèces confondues –, la baisse de fertilité, la dégénérescence des cellules multipliant les cas de cancers…

En 2030, le taux de survie des nouveau-nés est quasi nul, les nourrissons sont emportés par diverses allergies dans leurs premières semaines. Désormais toutes les tranches de la population sont touchées plus ou moins gravement. En 2033, « l’année noire », un quart de la population mondiale est emportée par des insuffisances respiratoires et des chocs anaphylactiques. Les médicaments mis au point pour minimiser les réactions et tenter d’accroître la résistance du métabolisme aux allergènes sont relativement efficaces pour ceux qui y ont accès, mais ont un revers : les consommateurs deviennent stériles.

Les populations fuient les campagnes, puis les banlieues, tout le monde ou presque s’amasse dans les centres-villes. Tout y est aseptisé et filtré. Tous les repères changent ; la Nature devient l’ennemi public numéro un. Les parcs sont bétonnés, les zoos abandonnés, les animaux domestiques et les plantes d’intérieur interdits. Le paysage mondial des grandes compagnies évolue lui aussi ; rachats, fusions, partenariats. Bientôt, seuls trois grands groupes contrôlent toutes les ressources énergétiques, alimentaires et de santé. Cet empire domine désormais toutes les anciennes nations. Les religions cèdent sous cet étau. Elles sont transformées en idéaux de travail, et en habitudes de consommation : seuls les employés les plus méritants auront droit à leur place dans les hypothétiques projets de conquête spatiale.

Des mouvements anti-nature se créent, ils veulent brûler les forêts, les savanes, les prairies, certains s’attèlent même à la tâche. Mais si l’Homme est tué à feu doux par son propre environnement, il en est pourtant encore totalement dépendant pour sa consommation d’oxygène et ses ressources naturelles. Les autorités le savent bien et répriment ses mouvements avec sévérité.

En 2036, des recherches dévoilent des aberrations statistiques. Des individus qui n’ont encore jamais développé le moindre signe allergique aussi léger soit-il portent des naissances à terme, les enfants survivent. Des poches de population entièrement insensibles sont identifiées en Amérique, en Asie, en Afrique et en Océanie. Un plan global et obligatoire de dépistage génétique est décrété.

Tout bascule le 20 mars 2037, Christopher Russell, généticien de renom fait littéralement la découverte du siècle, et peut-être la dernière grande découverte de l’Humanité… Il dévoile au monde entier un arbre des espèces du monde animal amendé d’une nouvelle branche. Son diagramme reste célèbre : L’avant-dernière branche étiquetée « Homo Sapiens » est surmontée d’une croix rouge et de la mention « Éteint ». Juste en dessous bifurque une nouvelle branche qui pointe fièrement vers le haut jusqu’à l’inscription « Homo Naturalis ».

Le chercheur a mis en évidence « le syndrome de Russell », une aberration génétique d’une partie de la population, qui selon lui est suffisamment conséquente pour mériter une classification à part au sein des espèces de grands singes auxquelles appartient l’Homme. Ses travaux, rendus possibles uniquement grâce aux énormes progrès effectués dix ans plus tôt lors de la frénésie de 2026 pour lutter contre la « peste alimentaire », s’appuient sur l’usage d’un tout nouveau marqueur génétique : le marqueur 26.

Russell est un philosophe, il a accepté le grand ordre des choses et annonce sa découverte comme un passage de relais à cette nouvelle espèce. Il veut organiser et collecter le savoir des hommes, de manière à ce qu’il perdure avec Homo Naturalis, utiliser les quelques décennies qu’il reste pour créer une encyclopédie universelle. Mais ce qu’il voit comme un moyen de léguer l’héritage Sapiens à ceux qui leur survivront, d’autres le voient comme une ultime chance d’enrailler l’inévitable.

Des rumeurs d’enlèvements parmi les populations Naturalis commencent à circuler, de même que des recherches secrètes pour percer le mystère de leurs immunités. Russell meurt en 2041 – officiellement, d’un choc anaphylactique – après s’être battu jusqu’au bout pour défendre les droits des Naturalis. La conclusion de son dernier colloque « Notre manque d’humilité à admettre notre temps comme révolu est la plus grande honte de l’histoire de l’humanité, et la manière dont nous traitons les Naturalis aujourd’hui est la preuve ultime que nous n’avons plus notre place sur la Terre » reste un leitmotiv pour tous ses partisans. Mais avec sa disparition, la cohésion s’effrite dans les groupes pro-Naturalis. Certains admirateurs évoquent la thèse du meurtre et de la trahison au cœur même du cercle intime de Russell. La scission profite aux consortiums, qui utilisant les propres travaux du chercheur déchoient les Naturalis de tout droit citoyen. « La définition même « d’Homme » ne saurait s’appliquer qu’aux Homo Sapiens », « Pas Sapiens ? Pas humains ! » sont les nouveaux fers de lance des relations publiques corporatives. Sans plus aucun statut de protection, les Naturalis sont traqués, parqués, des chasses urbaines télévisées sont même organisées pour amuser les foules.

Ils portent désormais tous les maux et sont les boucs émissaires parfaits ; incarnation vivante du déclin des Sapiens, reflets pensants de cette Nature qui a décrété leur fin. Pendant vingt-cinq ans, les persécutions continuent. Priver les Naturalis de tout droit n’est pas suffisant, il faut les humilier. Le terme « Homo Naturalis » est banni, on les appelle les « Marqueurs 26 » en référence à la méthode de détection utilisée pour les identifier, puis lentement, d’année en année, ultime insulte, on les réduit à un simple numéro : les « 26 ».

Ceux qui ont pu, ont fui les villes et annexé les villages abandonnés en campagne, en forêt, en savane ou dans les montagnes. Là où les Sapiens ne peuvent plus aller les chercher. Pendant ce quart de siècle ravagé par les émeutes civiles, la population mondiale tombe au niveau de celle du début du vingtième siècle, soit environ un milliard et demi d’habitants. Le quart serait composé de Naturalis selon certaines études statistiques. Les trois grandes corporations fusionnent sous l’hégémonie des entreprises « Maxwell », l’Empire devient une dictature. Au contact de la Nature, les 26 développent ou redécouvrent de remarquables habiletés. En dehors de quelques raids pour délivrer des camps de Naturalis, ils sont plutôt calmes et pacifiques, le temps joue en leur faveur pensent-ils, Sapiens disparait petit à petit. Ils ne savent pas que l’humanité n’a pas encore joué sa dernière carte.

Marqueur 26 – épisode 17

Publié par Kanata le 18 octobre 2010
Ceci est l'article 17 sur 26 de la série Marqueur 26

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Par recoupement, par déduction, par intuition aussi, elle savait désormais que ses rêves étaient une fenêtre sur le futur. Un futur proche et alarmiste : le dernier tiers du XXIe siècle. Ce dont elle avait été témoin ne se déroulait pas sur une lointaine planète, ou dans une quelconque dimension parallèle, mais bien dans son monde. Sa génération et les deux prochaines allaient inéluctablement vivre une destinée bien sombre, et dont les prémices se profilaient déjà.

Malgré des antécédents dramatiques dans l’histoire de l’humanité, les nombreuses épizooties qui jalonnent les dernières décennies sont industrieusement négligées. Grippes aviaires, pestes porcines, ESB et fièvres aphteuses sont reléguées tout d’abord comme simples faits divers. Les autorités ne semblent s’en préoccuper que quand ces pathologies contaminent les humains, et les menaces repoussées à grand renfort de vaccins et d’antibiotiques confortent l’Homo Sapiens dans son indéniable supériorité sur les avertissements de Mère Nature.

Sporadiques, au début du siècle, les épidémies prolifèrent exponentiellement au cours des vingt années suivantes.  Les progrès de la science contiennent chaque fois de justesse ces catastrophes successives, mais la surpopulation et les enjeux économiques dictent un remaniement de la production alimentaire de masse qui prépare peu à peu le terrain au plus redoutable fléau jamais connu de l’Homme.

Les variétés de végétaux génétiquement modifiés se banalisent. Afin de récupérer des zones constructibles et diminuer les coûts, ils sont produits en hangar, sur plusieurs étages pour affranchir les récoltes des aléas météorologiques, sans terre ni soleil. En 2012 les farines animales sont réincorporées dans les chaines de production, en 2014 la vente de viande d’animaux clonés est autorisée, en 2016 les biotechnologies pour faire « pousser » de la viande en laboratoire aboutissent à des applications industrielles, en 2020 ces produits carnés sont commercialisés. En août 2025, les premiers cas de ce que les médias baptiseront à tort « la peste alimentaire » sont signalés.

Désignée au début comme bactérienne, la maladie est ensuite catégorisée comme virale. La nature extraordinaire de ce virus a engendré cette confusion dans les milieux scientifiques. Ce biovirus, premier de son genre, met fin à plus d’un demi-siècle de polémiques sur la nature des virus : c’est un organisme vivant, il mêle ADN et ARN, et surtout, il n’a pas besoin de cellule hôte pour se reproduire.

Les mises en quarantaines et divers plans d’action destinés à contenir la pathologie s’avèrent des échecs cuisants. Les malades meurent rapidement. La transmission évolue de la voie digestive à la voie orale puis respiratoire, la propagation est fulgurante. Des foyers infectieux embrasent toutes les métropoles du monde, paralysant ainsi les centres d’urgence. C’est la pandémie. La maladie s’étend ensuite irrémédiablement dans les régions plus reculées. La médecine ne trouve aucun remède efficace, même symptomatique. Épargnant les autres animaux, ce virus semble cibler spécifiquement le genre humain avec une force incommensurable. Cette efficacité redoutable pousse les chercheurs à se tourner vers la génétique dans l’espoir de combattre le mal. En 2026, le plus grand plan mondial de recherche génétique depuis le lancement du programme de cartographie du génome humain est déclenché. En vain.

Les théories de complots s’insinuent dans certains esprits. Selon eux,  ce virus a été élaboré par l’Homme : une machiavélique conspiration terroriste ou une erreur de laboratoire militaire. Les détracteurs de ces théories prônent au contraire une réaction naturelle de la planète pour endiguer son envahisseur le plus dangereux : Homo Sapiens, Linné 1758. Ils veulent croire que Gaïa a élaboré là son arme ultime contre l’Homme, réglant une fois pour toutes à sa manière les conséquences dévastatrices de la surpopulation sur l’équilibre naturel planétaire.

Début 2027, la pandémie s’éteint aussi vite qu’elle est apparue, comme toutes les grandes pandémies avant elle, son cycle s’est achevé naturellement. En raison des caractéristiques uniques du biovirus, son taux de mortalité est dix fois plus élevé que celui de la grippe espagnole. Elle décime 12% de la population mondiale dans son sillage, soit selon les rapports officiels, un peu plus d’un milliard de victimes.

Les finances publiques siphonnées par la lutte contre la « peste alimentaire », la force de travail drastiquement atteinte : une crise mondiale frappe de plein fouet. Sans aucune chance de sustenter le modèle économique à croissance continue initiée par la Révolution Industrielle, le système s’effondre comme un château de cartes. Les gouvernements en faillite se tournent un à un vers les sociétés corporatives, seules grandes bénéficiaires de cette catastrophe sanitaire. Elles épongent les dettes et élaborent au fil des ans, une hégémonie étatique sur la planète. Elles sont rapidement encensées par les peuples qui font l’amalgame entre leur arrivée au pouvoir et la régression de la maladie. Amalgame judicieusement entretenu à grand renfort de campagnes marketing détournant la réalité des faits. Tout le monde est alors persuadé que le pire est passé, qu’il ne reste qu’à reconstruire.

Tout le monde se trompe. La pandémie et son milliard de victimes ne sont qu’un prélude. Personne ne peut anticiper ce qui attend vraiment l’Humanité.