Marqueur 26 – épisode 21
Publié par Kanata le 30 octobre 2010.
21
Samain chez les Celtes, Halloween pour les Saxons, Dia de Los Muertos chez les Hispaniques, la période entourant le 31 octobre est importante dans beaucoup de cultures. Une date cruciale reliée aux saisons qui revenait régulièrement dans les recherches effectuées par Alexandra pour mieux comprendre les origines et les affinités particulières des Naturalis avec leur environnement. Une origine souvent oubliée dans la nuit des temps, mais toujours en rapport avec une transition, un passage d’un monde à un autre, que ce soit celui des morts, des esprits ou des dieux. Elle était persuadée que derrière le folklore, se cachaient quelques phénomènes encore inexpliqués par les sciences modernes. La période de Samain, qui signifie « réunion » restait sa meilleure et sûrement sa seule option d’interagir avec les Naturalis, et de rencontrer enfin Nathaniel. La nuit du 31 octobre au 1er novembre serait la nuit de son passage dans le monde de ses rêves, de sa venue dans le futur.
— Tu ne manges pas ma chérie ?
La question fit sursauter la jeune fille plongée dans les méandres de ses pensées. Elle reprit contact rapidement avec la réalité du repas familial. Un regard machinal vers son assiette l’informa que la purée était désormais froide, mais en enfourna tout de même une bonne portion pour éviter de nouveau l’inquisition maternelle, en vain.
— Ça va Alex ? demanda sa mère inquiète.
— Elle nous refait une crise, reprocha son frère en finissant de racler le fond de son pot de mousse au chocolat.
— Hum, hum, fit l’adolescente avec la bouche pleine en hochant la tête d’un geste rassurant, tout en décochant un coup de coude à son cadet.
— Ouch ! Maman, elle m’a frappé !
Il voulut répliquer, mais sa mère le retint.
— Ça suffit vous deux !
Les deux adolescents se tassèrent sur leur chaise. Le garçon prit un air renfrogné et fit une grimace indiquant clairement qu’il n’approuvait pas cette injustice flagrante. Il lança un regard mauvais vers sa sœur, qui elle leva les yeux au ciel en déglutissant.
— Get a life[1], susurra-t-elle entre ses dents.
Moins à son aise avec l’anglais que son ainée, il voulu répliquer en lui décochant un coup de pied dans le tibia. Mais tout en finissant son assiette, Alexandra avait subrepticement déplacé sa jambe et il ne rencontra que le pied en métal de la chaise. Retenant un petit cri de douleur, il reprit sa mine renfrognée tandis que sa sœur affectait un sourire en coin à la signification bien claire : « Petit, je connais tous tes trucs ».
Catherine Rousseau, apparemment imperméable aux manèges de ses enfants, commença à débarrasser la table.
— Patrick, tu aides s’il te plait.
Le garçon se leva d’un geste rageur et s’empara de ses couverts pour les glisser bruyamment dans le lave-vaisselle. Il rangea les condiments et laissa les affaires de sa sœur qui terminait son repas.
— Je monte, dit-il à la ronde en quittant la cuisine.
— Encore ton jeu ? demanda sa mère.
— On va juste faire un raid vite fait, je ne me couche pas tard, promis.
Il était déjà sorti.
— Un raid ?
L’adulte restait perplexe.
— Il forme un groupe avec ses copains sur le réseau et ils vont attaquer un boss dans un donjon, expliqua machinalement Alex.
Comme sa mère restait interdite devant ses explications, la jeune fille sourit et tout en débarrassant son assiette, lança :
— Au moins, il interagit avec d’autres personnes, même si ça reste virtuel. Et puis je dois dire que c’est souvent lui qui prend la direction du groupe, il est plutôt bon pour gérer ses troupes et mener son monde. Un vrai tacticien.
— Je ne comprends rien à ses jeux… pourquoi il n’utilise pas sa console dans le salon ?
— Ce n’est pas la même chose, c’est un peu plus compliqué. Il lui faut un clavier et une souris pour communiquer avec son groupe… si seulement c’était aussi simple pour moi, marmonna Alexandra, songeuse.
— Quoi ?
La jeune fille se mordit les lèvres.
— Non, rien, je parle toute seule.
— Je ne comprends rien à ses affaires, s’entêta sa mère.
— Ne t’inquiète pas, répondit sa fille. Si ça dégénère avec Patrick, je te le dirais. Pour le moment il préfère les jeux vidéo en groupe, et crois moi, ses copains en ligne sont plus fréquentables que ceux qui trainent en bandes dans les rues.
Catherine Rousseau eut un soupir las.
— Bon, reprit sa fille. Je suis vannée, je vais me coucher de bonne heure. À demain maman.
— Déjà ?
— Je vais m’allonger, lire un peu.
Comme sa fille s’éclipsait, elle n’insista pas.
— Bon, et bien… à demain ma chérie. Repose-toi bien.
Madame Rousseau se retrouva seule, à la fois satisfaite que sa fille aille mieux et fasse ses nuits, et triste que ses enfants grandissent si vite et n’aient plus autant besoin d’elle.
Elle ne pouvait pas se douter que la seule motivation d’Alexandra pour se coucher si tôt était l’espoir d’avoir des nouvelles de Nathaniel.
[1] « Va t’acheter une vie » qui reste une traduction littérale de cet idiome américain utilisé pour agacer ceux qui ont des activités triviales auxquelles ils dévouent tout leur temps.
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