Commentaires récents

  • Kanata: C'est à peu de choses près ça. Je me réserve deux bits de pa...
  • Caribou: Il y a un geek en IT qui peut comprendre ta joke! 32 gone, 3...
  • Kanata: Possible, mais je privilégie la piste "Roland Garros" qui me...
  • Christope Collins: A mon avis, petite interconnexion avec Roland Joffé, metteur...
  • Kanata: :oups: Il s'agit bien de "Joseph", c'est corrigé, merci. Je ...

Prochains concours & AT

Marqueur 26 – épisode 26

Publié par Kanata le 31 octobre 2010
Ceci est l'article 26 sur 26 de la série Marqueur 26

26

Le parking désafecté était désert. La lune encore ronde illuminait les lieux d’une aura fantomatique. Un nuage sombre passa, masquant temporairement l’astre au front d’argent, et le bitume sombre se fondit dans la pénombre retrouvée. Le silence régnait en maître, seul un souffle d’air léger et froid caressait doucement l’asphalte. Au centre de l’aire de stationnement apparut lentement une petite lueur pâle et vacillante, suspendue à vingt centimètres du sol. Une flamme surgie de nulle part et que rien ne supportait. Une seconde flamme identique se profila lentement à trois mètres de la première. Leur lueur s’accentua et leur présence se fit plus palpable.

Le calme absolu de cette scène surréaliste fut brisé par le murmure profond d’un courant d’air défiant les flammes grondantes d’un brasier, en totale opposition avec les deux flammes rachitiques vacillantes dans les airs. Au second murmure guttural, deux grosses bougies blanches se dessinèrent comme au travers d’un voile de fumée, avant de se matérialiser complètement sous les flammes, bientôt rejointes par deux coupelles, qui apparurent elles aussi accompagnées par la plainte brûlante venue d’ailleurs. Les bougies continuèrent à briller quelques secondes sans que rien d’autre ne se passe, puis ce fut comme une série d’embrasements soudains de bûches soumises à l’épreuve des braises. Portée par des souffles chauds susurrant dans la nuit, toute une scène oscillait entre les bougies inertes : un pied de lit, un montant, une barre transversale, un sommier, un matelas, un drap, une couette, un oreiller, puis deux… Tout apparaissait en volutes de plus en plus denses, puis soudain : le bruit des courants d’air disparu d’un coup, comme aspiré par le néant.

Alexandra se tourna sur le côté en s’enroulant dans la couette. Il faisait froid. Elle songea immédiatement à sa fenêtre laissée ouverte en voulant éviter les odeurs trop fortes des bougies qui ne manqueraient pas d’alerter sa mère. Elle avait négligé que les températures peu clémentes d’octobre l’empêcheraient de s’endormir. Elle se redressa et ouvrit les yeux dans l’intention d’aller fermer son Velux. Il lui fallut un court instant pour réaliser que quelque chose n’allait pas. Au-dessus d’elle, le nuage noir continua sa route et la lumière blanche de la lune éclaira de nouveau le parking. En un éclair, Alexandra reconnut les lieux : elle avait réussi !

Frigorifiée, l’adolescente s’était emmitouflée dans sa couette, la serrant autour d’elle comme une lourde toge. Descendue du lit, elle arpentait le bitume de ses pieds à peine protégés par ses fines chaussettes, sentant chaque aspérité, chaque grain, chaque boursouflure. Elle se baissa pour laisser ses doigts toucher ce que la plante de ses pieds devinait au travers du tissu. Un geste symbolique pour confirmer la réalité physique de sa présence ici et de ce qui l’entourait. Elle aperçut une pousse verte déchiquetée en train de se dessécher et comprit qu’elle se trouvait exactement à l’endroit où Nathaniel avait repris ses forces, puisant dans l’énergie végétale pour échapper à ses poursuivants.

Elle regarda autour d’elle, il n’y avait personne. Peut-être son message n’était-il jamais parvenu jusqu’à Nathaniel ? Peut-être ses propos avaient-ils été trop déformés pour lui permettre de reconnaître le lieu de leur rencontre ?

Elle retourna s’assoir sur le bord du lit. Il n’y avait aucune chance pour qu’elle retrouvât son chemin dans la forêt jusqu’à la grotte, si elle s’enfonçait dans le bois, elle se perdrait à coup sûr. Elle ne pouvait qu’attendre là où elle avait elle-même fixé son rendez-vous. La nuit de la Samain risquait d’être longue. Longue et froide…

Le craquement sec d’une branche répercuté dans l’espace vide du parc de stationnement fit soudain sursauter Alexandra. Elle se tourna vers l’origine du bruit le cœur battant. Trois formes humaines émergèrent de la masse végétale. Elle se redressa. Le trio marqua un temps d’arrêt en découvrant le spectacle improbable de ce lit trônant au milieu du parking, puis reprit sa progression vers la jeune fille d’un pas décidé.

Elle laissa tomber la couette à ses pieds, préférant braver le froid à l’idée de se ridiculiser aux yeux de celui qu’elle reconnaissait déjà. Mais elle n’eut pas froid, son cœur s’emballa à l’approche du jeune homme, faisant circuler son sang chaud plus rapidement à travers ses membres.

Le groupe était proche, elle pouvait maintenant détailler leurs visages. Des visages où la plus pure incrédulité se dessinait. Elle fit un pas vers eux, vers lui, et tendit un bras comme pour le toucher malgré la distance qui les séparait encore.

— Nathaniel… murmura-t-elle tendrement.

Marqueur 26 – épisode 25

Publié par Kanata le 31 octobre 2010
Ceci est l'article 25 sur 26 de la série Marqueur 26

25

31 octobre, Alexandra avait prétexté une migraine pour se retirer dans sa chambre de bonne heure. Elle tira une boîte de rangement en plastique vert de sous son lit et la posa sur le matelas. À genoux, elle entreprit d’en inspecter le contenu une dernière fois.

La plupart des rites celtes étaient basés sur trois éléments : l’eau, l’air et le feu. Dans le cas des rites de passage de Samain, le dernier était déterminant. Souvent, deux bûchers étaient allumés, et passer entre eux symbolisait le passage entre deux mondes. Samain marque le Nouvel An celte ; le passage de la saison claire à la saison sombre. La coutume veut que les familles éteignent le foyer dans leur maison la veille. Un grand feu est alors organisé pour tout le village, généralement en hauteur, aux grands vents, on y brule des écorces et branches de chêne sacré, puis chacun en récupère des braises pour rallumer le foyer familial. La chaleur du feu née des braises de ce bûcher protège la maison pour toute la durée de la saison sombre.

Alexandra sortit deux grosses bougies blanches de la boîte et les installa dans des coupelles. Elle les alluma avec une allumette et laissa la cire fondre un peu. Dans le fond de la boîte, elle récupéra un sachet transparent empli d’une poudre brunâtre. Elle avait elle-même râpé quelques morceaux d’écorce de chêne. Elle en saupoudra un peu au-dessus des flammes et dans les petits creux de cire liquide. Il y eut de brefs crépitements et une odeur musquée s’éleva dans la chambre. Elle alla ouvrir son Velux pour aérer un peu, puis disposa les bougies de part et d’autre de son lit, à même le parquet, et loin de toute source pouvant s’embraser.

Anxieuse, elle s’approcha de la porte et tendit l’oreille pour s’assurer que son frère suivait bien son marathon de films d’horreur dans le salon. Leur mère s’était jointe à lui, non qu’elle aimât particulièrement ce genre, mais elle voyait là une occasion de passer une soirée avec son fils. Alexandra donna un tour de clé pour s’enfermer et retourna à son lit. Du tiroir de sa table de chevet elle sortit deux bouchons en mousse orange pour les oreilles et une boîte de somnifères, ceux-là même prescrits des semaines plus tôt et qu’elle avait si longtemps évités de prendre.

Elle s’assit sur son lit, dénoua sa queue de cheval, posa l’élastique à côté de sa bouteille d’eau et entreprit de mettre quatre comprimés de somnifère dans sa main. Elle resta un instant à observer sa paume au creux de laquelle les petits rectangles blancs renvoyaient curieusement la lueur chancelante des bougies.

Elle inspira et avala les cachets. Il fallait qu’elle dorme, profondément, et longtemps. Elle inséra les bouchons dans ses oreilles pour qu’aucun bruit ne la perturbe, éteignit la lumière, et se coucha à même la couette, toute habillée, les cheveux en auréole autour de sa tête.

La lumière chancelante des deux petites flammes tentait de faire de la concurrence aux rayons argentés de la lune déjà haute dans le ciel qui passaient à travers la fenêtre laissée ouverte.

Alexandra se concentra, focalisa toute son attention sur sa destination précise et se laissa transporter.

Marqueur 26 – épisode 24

Publié par Kanata le 31 octobre 2010
Ceci est l'article 24 sur 26 de la série Marqueur 26

.

24

Les paupières lourdes, Sandrine ouvrit mollement les yeux. Un bourdonnement têtu emplissait son crâne. Elle avait presque du mal à respirer. Sa poitrine qui semblait peser des tonnes était d’ailleurs la seule sensation qu’elle arrivait à identifier en dehors du doux coton enveloppant son cerveau. Impossible d’avoir une pensée cohérente, tout se bousculait dans sa tête. Impossible d’identifier où elle se trouvait.

Ses paupières se refermèrent. Les nerfs de son visage lui envoyèrent quelques signaux : une sensation sur son menton, tiède et incongrue. Elle leva machinalement un bras, surprise de pouvoir contrôler le membre engourdi. Elle passa sa main sur son menton, puis sur ses lèvres : de la bave !

Elle rouvrit les yeux en laissant choir son bras. Peu à peu ses membres lui parlèrent. Un pied qui chatouille, une cuisse qui gratte, son cou raide, ses tempes qui battent, et toujours cette bave qui s’écoulait de la commissure de ses lèvres en un long trait visqueux.

Elle voulut déglutir, aspirer le filet de bave et respirer en même temps. Son œsophage endormi réagit trop tard aux ordres contradictoires et la bave passa dans ses voies respiratoires. Elle toussa, se redressa, cracha, toussa de plus belle, puis reprit lentement sa respiration.

Toujours embrumée, recroquevillée sur son lit, elle regarda autour d’elle et reconnut la même chambre capitonnée. Les drogues quittaient peu à peu son système et elle retrouvait ses esprits. Plus de restreintes, elle était libre. Elle pivota et s’assit sur le bord du matelas. Un terrible vertige la saisit et elle dut se tenir aux barreaux de la tête de lit pour ne pas basculer.

Elle lâcha une autre quinte de toux, avisa un gobelet en carton rempli d’eau posé sur un tabouret près d’elle et se concentra pour s’en emparer. Le bras tremblant, elle renversa une partie du contenu sur l’assise du tabouret, une autre sur sa blouse, et put enfin apaiser sa gorge avec le peu de liquide restant. Le gobelet toujours à la main, hébétée, Sandrine essayait de se concentrer. Il y avait quelque chose d’important dont elle devait se souvenir… Mais quoi ?

Le gobelet lui échappa des mains et alla rebondir sur le sol sans un bruit. Elle avait rêvé, et il fallait qu’elle se souvienne… Un évènement fondamental…

La porte s’ouvrit et elle sursauta.

— Sandrine ?

La voix, douce et posée, lui était familière.

Elle tourna la tête tout en se recroquevillant machinalement.

— Sandrine ? Comment allez-vous ? C’est moi, le docteur Dumas… Paul… Vous vous souvenez ?

Sandrine assuma une posture défensive et entre les doigts de ses mains protégeant son visage observa le nouveau venu. Oui, elle le reconnaissait. Il était déjà venu, accompagné de…

— Non, non, supplia-t-elle en ne formant plus qu’une boule humaine.

— C’est juste moi Sandrine… Le professeur Fournier n’est pas là.

Elle osa sortir la tête pour confirmer que le docteur était bien seul.

— C’est fini, fit l’homme au visage rond. Le professeur ne s’occupera plus de vous. Désormais ce sera uniquement moi.

Ses pensées partirent dans tous les sens. Fournier… Ses piqûres, ses expériences, ses… Elle amorça des mouvements de va-et-vient incontrôlables, ses bras encerclant sa poitrine et ses doigts pianotant sur ses flancs. Non ! Non ! Je dois me concentrer… Le rêve, il faut que je me souvienne…

Ses stigmates diminuèrent un peu d’intensité, ce qui encouragea le docteur à poursuivre.

— Plus de restreintes, vous voyez ? Ce sera très différent avec moi, je suis là pour vous aider.

Sandrine porta les mains à ses oreilles. Elle ne voulait pas l’entendre. Elle voulait se souvenir, se remémorer cette chose capitale dont elle avait rêvé, mais quelle était-elle ?

— Je parle trop fort ? demanda le médecin en baissant le ton.

Le rêve était à propos d’elle, de sa présence ici…

— Je vois que vous avait renversé votre verre, vous voulez que j’aille vous en chercher un autre ?

Chercher ?

Sandrine se redressa, un sourire béat aux lèvres.

— Chercher ! La prophétie… Ils viennent me chercher ! s’écria-t-elle.

Le docteur Dumas s’avança d’un air inquiet.

— Chut… glissa-t-il avec un geste apaisant. Du calme Sandrine, ne criez pas, tout le monde va vous entendre…

Marqueur 26 – épisode 23

Publié par Kanata le 31 octobre 2010
Ceci est l'article 23 sur 26 de la série Marqueur 26

23

Aidan les regardait maintenant avec surprise.

— Coinneach Odhar, le clairvoyant de Brahan ? Ça ne vous dit rien ?

Nathaniel et sa mère secouèrent la tête de concert.

— Le devin du clan des Mackenzie ?

Ruth réfléchit un instant, se remémorant le nom.

— N’est-ce pas le « Nostradamus écossais » du XVIIe siècle ?

— Si, exactement ! Il a longtemps été affublé de ce sobriquet. Même si les prophéties d’Odhar ont toujours étaient bien plus directes et claires que les tortueuses énigmes et allégories de son homologue français. Il a su prédire la fin des Mackenzie, le chemin de fer, l’automobile, l’électricité… Toujours des visions précises, ciblées, et dont seule la dernière reste à se concrétiser.

Il courut à travers la pièce, renversant un container en plastique vide dans sa précipitation, et revint vers eux en fouillant dans un sac à dos en toile. Les échos de la chute du container n’avaient pas encore fini de résonner qu’il extirpait déjà un vieux livre racorni aux pages jaunies.

— Compendium des croyances celtes, édition 2022, un cadeau de mon père.

Il feuilleta les pages quelques instants et posa le livre ouvert bien à plat sur la table de fortune.

— Là !

Ruth s’approcha et Nathaniel se pencha pour mieux voir. Ils se regardèrent d’un air dubitatif : le contenu du recueil imprimé en gaélique leur était aussi hermétique que si ce dernier était resté fermé.

Devant l’incompréhension de ses amis, Aidan pointa son doigt sur un passage du texte.

— C’est la dernière prophétie d’Odhar. Je vous la traduis : « La nuit de pleine lune qui verra s’embraser la forêt par le grand sacrifice d’Argent sera annonciatrice de la venue du nouveau prophète du Peuple. Où l’énergie du guerrier sauvé se renouvela, à la nuit de Samain, le chemin sera révélé à tous les frères ».

Nathaniel resta interdit tandis qu’une ride plissa le front de sa mère. Aidan les observait, espérant voir une lueur de compréhension dans leurs regards.

— Vous comprenez, expliqua-t-il, le fait qu’« Argent » soit utilisé comme un nom propre a toujours rendu cette prophétie un peu étrange, mais maintenant ?

— C’est la semaine de pleine lune, confirma Nathaniel mécaniquement.

— Exactement ! Et tu l’as dit toi-même, quand le missile a frappé la clairière : la forêt a semblé s’embraser.

— Argent s’est sacrifié…

— Pour toi, pour sauver le guerrier du Conseil… Ruth ? Nathaniel ? Samain commence demain !

Le front de Ruth était maintenant plissé. Elle essayait de mettre de l’ordre dans les paroles de son ami. Le regard perdu au-delà de la paroi rocheuse, elle murmura entre ses lèvres serrées :

— Le huitième feu…

Ce fut au tour d’Aidan de prendre un air d’incompréhension. Nathaniel, lui, s’était tourné vers sa mère.

— Tu penses que…

Aidan écarta les mains.

— Le huitième quoi ? Ça vous dirait de m’expliquer ?

— Feu… dit Ruth d’une voix plus ferme. Le huitième feu.

— C’est comme une prophétie, commenta Nathaniel à l’intention d’Aidan.

— C’est un peu différent, dit Ruth en commençant à expliquer. Dans la tradition anishnabe, il y a une légende nommée la « prophétie des sept feux » qui se transmet de génération en génération. Selon les ancêtres, sept prophètes se présentèrent un jour aux « Hommes bons ».

— C’est l’une des significations d’« anishnabe », interrompit Nathaniel en voyant l’air incrédule d’Aidan.

— Exact, confirma sa mère. C’était une période de grande prospérité. Chaque devin fit une prophétie, appelée « un feu ». Chaque feu parlait d’une ère particulière que le peuple anishnabe devrait traverser dans le futur. Les trois premiers se concrétisèrent au cours de la formation des nations tribales vivant autour des Grands Lacs et partageant des valeurs et un langage commun, retraçant leurs exodes et la découverte du riz sauvage. Le quatrième feu annonçait l’ère de la venue de tribus à la peau claire, il serait alors possible de bâtir une nation encore plus épanouie s’ils tendaient la main, ou il faudrait s’en méfier et les craindre s’ils venaient avec des armes et le visage de la mort.

— Le cinquième feu, continua Nathaniel pour relayer sa mère, devait marquer la période de « la promesse ». Certains croiraient en la promesse qui leur serait faite par les tribus à la peau claire, d’autres non. Scindant ainsi le peuple entre ceux désireux d’abandonner les voies traditionnelles et ceux voulant conserver les apprentissages des anciens.

— Le sixième feu, reprit Ruth, devait mettre en évidence la promesse mensongère du cinquième. Les enfants et petits-enfants se tourneront contre les anciens, une nouvelle maladie inconnue frappera le peuple, et beaucoup ne joindront pas la grande migration, laissant leurs enfants être éduqués par les tribus à la peau claire.

— Le septième feu représentera la période où les anciens resteront silencieux, parce que personne ne les sollicitera plus. Le savoir ancestral sera oublié. Pourtant, un nouveau peuple verra le jour, en quête du chemin perdu. Leur tâche ne sera pas facile, et s’ils échouent, le feu s’éteindra pour toujours. Mais s’ils restent forts dans la Quête et ne commettent pas les mêmes erreurs que l’ancien peuple, alors le huitième feu, le feu sacré, pourra brûler de nouveau et ouvrir une nouvelle ère de prospérité…

Aidan laissa échapper un long sifflement.

— C’est pas simple vos affaires.

— Des milliers d’années d’enseignements oraux, expliqua Ruth. Il n’y a pas eu de traces écrites ni d’études sérieuses avant le milieu du XXe siècle.

— Et où est le rapport avec la vision d’Odhar ?

— L’histoire de la colonisation de l’Amérique du Nord confirme les six premiers feux. La septième période, nous la vivons en ce moment : les enseignements importants sont perdus, mais un nouveau peuple émerge…

— Tu veux dire ?

— Nous… Les Naturalis… bien sûr. C’est ma conviction que nous sommes ce nouveau peuple.

Aidan resta un instant pensif devant les propos de Ruth.

— Ce que ma mère a oublié de te dire Aidan… C’est qu’il est fait mention d’un huitième prophète. Un prophète dont la vision doit guider le nouveau peuple vers le huitième feu.

Ruth se campa devant Aidan.

— Un prophète dont la venue sera annoncée par le sacrifice d’un animal totem pour sauver un guerrier fidèle à la Quête…

Marqueur 26 – épisode 22

Publié par Kanata le 30 octobre 2010
Ceci est l'article 22 sur 26 de la série Marqueur 26

22

Nathaniel pénétra sous la voûte de la paroi rocheuse noire d’une démarche chancelante. L’ouverture naturelle n’était pas particulièrement camouflée. Un simple bosquet de genêt poussait devant la large fissure semblant se terminer en cul-de-sac. Sur la droite, cependant, s’amorçait un étroit tunnel dans un recoin sombre. Le jeune homme s’y engagea en baissant la tête sur quelques mètres pour ne pas risquer de se cogner. S’évasant rapidement, le passage lui permit bientôt de se redresser complètement et de continuer sa progression plus facilement.

La lumière argentée de la pleine lune ne parvenait plus jusque dans ces profondeurs, une pénombre désormais complète emplissait le tunnel. Une main sur la paroi froide, il se guida sur quelques pas et atteignit une bifurcation. Légèrement sur sa gauche, un faible halo si diffus qu’il était impossible d’en estimer la distance semblait indiquer l’extrémité de ce boyau rocheux. Nathaniel s’y dirigea sans hésitation.

Une odeur d’humidité persistante régnait, mais la température ambiante ne changeait pas perceptiblement. Il faisait déjà froid au-dehors en ce mois d’octobre, ce qui lissait les écarts de température entre le sanctuaire de pierre et la forêt. Continuant sa progression vers la seule source de lumière, les échos feutrés des pas de Nathaniel roulaient contre les parois brutes comme les grondements d’un orage lointain.

Les ténèbres reculaient au fur et à mesure qu’il approchait de la source de lumière. Il déboucha bientôt dans une vaste salle en forme de dôme aménagée en entrepôt de fortune et éclairée sur son pourtour par des tubes flexibles accrochés à deux mètres du sol à même les parois. Ils diffusaient une lueur froide légèrement bleutée qui ne projetait aucune ombre tranchée sur le sol.

À sa droite, une large planche posée sur deux tréteaux faisait office de table. Quelques victuailles et bouteilles la jonchaient. Des caisses de transport en métal ou en plastique s’empilaient le long des parois. D’autres, éparses, servaient de siège. Un homme assis sur l’une d’entre elles, dos à l’entrée, sirotait lentement un verre de whisky artisanal. Malgré la luminosité blafarde, sa chevelure rousse hirsute lançait des éclats orangés.

— Nathaniel… commenta-t-il, sûr de lui, sans se retourner.

Il posa le verre mi-plein de liquide ambré qu’il tenait à la main sur le bord de la table, et se leva. Il était grand et fin, sa tête arrivait au niveau des tubes lumineux. Son épaisse chemise à carreaux verte et noire était rentrée dans son jean.

Comme le jeune homme ne répondait pas, le rouquin se retourna. Il eut un froncement de sourcil et ses grands yeux émeraude s’adoucirent en voyant la mine déconfite de Nathaniel dont les joues portaient les longues traces salées de ses larmes séchées. Le géant se passa une main sur sa courte barbe flamboyante, se demandant comment entamer la conversation avec le jeune homme bouleversé. Une voix douce issue d’un autre couloir perpendiculaire à celui par lequel Nathaniel était entré apporta la réponse à la question qu’il n’osait pas poser.

— Il a perdu son familier…

Les poings de Nathaniel se fermèrent à la mention de la tragédie. Son menton retomba sur son torse et il laissa échapper un soupir pesant. Il restait planté à sa place sans bouger. Le géant fit une moue chagrinée. Il ne partageait pas le don particulier de Nathaniel et de certains de son peuple avec le règne animal, mais il savait ce que représentait le lien rare entre deux êtres qui unissaient leurs vies ensemble de la sorte.

La femme qui avait parlé s’approcha. Un peu plus petite que Nathaniel, vêtue d’une robe en tissu beige épais lui arrivant aux genoux et cerclée aux hanches par une large ceinture. Des bottes marron couvraient ses mollets et deux tresses d’ébène épaisses reposaient sur sa poitrine. Ses traits et son regard noir n’étaient pas sans rappeler ceux du jeune homme.

— Gwìsis[1] ?

Les poings toujours serrés, Nathaniel contenait ses larmes.

— Tu es blessé, fit remarquer sa mère en avisant son flanc.

— Tu veux que je m’en occupe Ruth ? demanda l’homme derrière elle.

Elle lui adressa un sourire forcé. Aidan, guérisseur de par ses affinités avec les plantes, était plus que qualifié pour soigner les blessures physiques de son fils, mais elle savait que ce dernier souffrirait encore longtemps de la mort de son familier. Outre la perte d’un frère, la liaison télépathique qu’ils avaient partagée durant des années était désormais rompue, et pour Nathaniel, l’impact psychologique serait important, il venait de perdre la moitié de lui-même, il lui faudrait du temps pour s’adapter.

Déjà Aidan s’approchait pour examiner la blessure. Nathaniel l’ignora, s’adressant directement à sa mère dans leur langue natale.

— Niijikiwe… nibo akawaabi niin[2]

— Un choix honorable mon fils.

Aidan guida Nathaniel vers l’une des caisses et le fit asseoir pour inspecter sa blessure. Il alla chercher sa trousse de premiers soins et à son retour murmura à Ruth :

— Ça risque de faire mal, parle-lui pour l’occuper.

Tandis qu’Aidan, à genoux, commençait à nettoyer les plaies, la mère serra l’épaule de son fils tendrement.

— Comment est-ce arrivé ?

Nathaniel secoua la tête avec une petite grimace de douleur.

— J’ai été pris en chasse par une navette… Ils avaient un missile ciblé sur moi et…

Il laissa échapper  un gémissement aussi bien pour reprendre ses forces afin de continuer son récit que pour combattre la douleur qui irradiait son flanc sous les manipulations d’Aidan.

— L’explosion était si aveuglante… c’était comme si la forêt s’embrasait.

Aidan se redressa brusquement

Il était blême, et les taches de rousseur jusque-là discrètes rejaillirent sur ses pommettes.

Ruth et Nathaniel le regardèrent avec surprise.

— Aidan ? Ça va ? interrogea Ruth.

Il se frottait la barbe en murmurant.

— tha ’ghealach air a cainneil…[3]

Il se pencha et posa ses deux mains sur les épaules de Nathaniel.

— Écoute-moi bien Nathaniel. C’est très important. Quel était son nom ?

Nathaniel fronça ses sourcils. Sa mère intervint :

— Aidan ! Tu sais que le nom d’un familier est une chose intime, secrète. Une partie intrinsèque du lien qui les unit.

— Je sais, je sais, confirma Aidan en levant ses deux mains d’un geste apaisant. Mais c’est important… Nathaniel ? Est-ce que cela à voir avec un métal peut-être ?

Le jeune homme eut un regard surpris.

— Comment ?…

— L’argent ? insista Aidan.

— Oui, c’était sa couleur.  Waabishki-zhooniyaa[4]… la manière dont il se percevait lui-même au sein de la forêt. Mais comment le sais-tu ?

Aidan se frottait maintenant la lèvre inférieure avec l’ongle de son pouce gauche. Il était excité et ses yeux verts pétillaient comme ceux d’un enfant.

— La pleine lune… « Argent »… La forêt qui s’embrase… Le grand sacrifice… tout est là !

La mère et le fils regardèrent leur ami, indécis et curieux. Ils auraient bien voulu savoir ce qui passait dans la tête d’Aidan.


[1] Fils (en Ojibwe-Ottawa, dialecte des tribus Anishnabe du Nord et des Algonquins)

[2] Mon frère… s’est sacrifié pour moi.

[3] « La Lune est sur sa bougie » expression écossaise utilisée lorsque la Lune brille dans un ciel sans nuage.

[4] Argent