Marqueur 26 – épisode 26
Publié par Kanata le 31 octobre 2010
26
Le parking désafecté était désert. La lune encore ronde illuminait les lieux d’une aura fantomatique. Un nuage sombre passa, masquant temporairement l’astre au front d’argent, et le bitume sombre se fondit dans la pénombre retrouvée. Le silence régnait en maître, seul un souffle d’air léger et froid caressait doucement l’asphalte. Au centre de l’aire de stationnement apparut lentement une petite lueur pâle et vacillante, suspendue à vingt centimètres du sol. Une flamme surgie de nulle part et que rien ne supportait. Une seconde flamme identique se profila lentement à trois mètres de la première. Leur lueur s’accentua et leur présence se fit plus palpable.
Le calme absolu de cette scène surréaliste fut brisé par le murmure profond d’un courant d’air défiant les flammes grondantes d’un brasier, en totale opposition avec les deux flammes rachitiques vacillantes dans les airs. Au second murmure guttural, deux grosses bougies blanches se dessinèrent comme au travers d’un voile de fumée, avant de se matérialiser complètement sous les flammes, bientôt rejointes par deux coupelles, qui apparurent elles aussi accompagnées par la plainte brûlante venue d’ailleurs. Les bougies continuèrent à briller quelques secondes sans que rien d’autre ne se passe, puis ce fut comme une série d’embrasements soudains de bûches soumises à l’épreuve des braises. Portée par des souffles chauds susurrant dans la nuit, toute une scène oscillait entre les bougies inertes : un pied de lit, un montant, une barre transversale, un sommier, un matelas, un drap, une couette, un oreiller, puis deux… Tout apparaissait en volutes de plus en plus denses, puis soudain : le bruit des courants d’air disparu d’un coup, comme aspiré par le néant.
Alexandra se tourna sur le côté en s’enroulant dans la couette. Il faisait froid. Elle songea immédiatement à sa fenêtre laissée ouverte en voulant éviter les odeurs trop fortes des bougies qui ne manqueraient pas d’alerter sa mère. Elle avait négligé que les températures peu clémentes d’octobre l’empêcheraient de s’endormir. Elle se redressa et ouvrit les yeux dans l’intention d’aller fermer son Velux. Il lui fallut un court instant pour réaliser que quelque chose n’allait pas. Au-dessus d’elle, le nuage noir continua sa route et la lumière blanche de la lune éclaira de nouveau le parking. En un éclair, Alexandra reconnut les lieux : elle avait réussi !
Frigorifiée, l’adolescente s’était emmitouflée dans sa couette, la serrant autour d’elle comme une lourde toge. Descendue du lit, elle arpentait le bitume de ses pieds à peine protégés par ses fines chaussettes, sentant chaque aspérité, chaque grain, chaque boursouflure. Elle se baissa pour laisser ses doigts toucher ce que la plante de ses pieds devinait au travers du tissu. Un geste symbolique pour confirmer la réalité physique de sa présence ici et de ce qui l’entourait. Elle aperçut une pousse verte déchiquetée en train de se dessécher et comprit qu’elle se trouvait exactement à l’endroit où Nathaniel avait repris ses forces, puisant dans l’énergie végétale pour échapper à ses poursuivants.
Elle regarda autour d’elle, il n’y avait personne. Peut-être son message n’était-il jamais parvenu jusqu’à Nathaniel ? Peut-être ses propos avaient-ils été trop déformés pour lui permettre de reconnaître le lieu de leur rencontre ?
Elle retourna s’assoir sur le bord du lit. Il n’y avait aucune chance pour qu’elle retrouvât son chemin dans la forêt jusqu’à la grotte, si elle s’enfonçait dans le bois, elle se perdrait à coup sûr. Elle ne pouvait qu’attendre là où elle avait elle-même fixé son rendez-vous. La nuit de la Samain risquait d’être longue. Longue et froide…
Le craquement sec d’une branche répercuté dans l’espace vide du parc de stationnement fit soudain sursauter Alexandra. Elle se tourna vers l’origine du bruit le cœur battant. Trois formes humaines émergèrent de la masse végétale. Elle se redressa. Le trio marqua un temps d’arrêt en découvrant le spectacle improbable de ce lit trônant au milieu du parking, puis reprit sa progression vers la jeune fille d’un pas décidé.
Elle laissa tomber la couette à ses pieds, préférant braver le froid à l’idée de se ridiculiser aux yeux de celui qu’elle reconnaissait déjà. Mais elle n’eut pas froid, son cœur s’emballa à l’approche du jeune homme, faisant circuler son sang chaud plus rapidement à travers ses membres.
Le groupe était proche, elle pouvait maintenant détailler leurs visages. Des visages où la plus pure incrédulité se dessinait. Elle fit un pas vers eux, vers lui, et tendit un bras comme pour le toucher malgré la distance qui les séparait encore.
— Nathaniel… murmura-t-elle tendrement.
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