Titre

15-25 Pizza, pour vous servir

Accroche

L’inspiration ne meurt jamais vraiment.

Description

Cette histoire émouvante est plus de l’ordre du conte.
28 000 caractères

Texte complet

1

Virgil était livreur de pizza. Il travaillait pour 15-25 Pizza, une grande société de restauration qui possédait des locaux dans tout le pays. Il était assis dans la salle des équipiers et fixait son casque de moto, accroché au mur, en rêvassant.

Virgil était antillais. Il mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-dix, mais avait un visage d’enfant. Une bouille bien ronde avec deux grands yeux noirs qui lui mangeaient ses joues café au lait. Malgré sa taille et la force qu’il dégageait, il n’aurait jamais fait de mal à personne. Il n’avait pas qu’un visage d’enfant, il était un grand enfant. N’ayant jamais vraiment été fait pour les études, il les avait abandonnées tôt pour trouver un petit boulot qui lui permettait d’avoir un peu d’argent. C’était comme cela qu’il était devenu livreur de pizza. Depuis deux ans, il sillonnait la ville avec sa combinaison verte et jaune et sa petite mobylette de la même couleur, pour apporter leur commande aux clients. Entre son salaire et les quelques pourboires qu’il touchait, il gagnait assez d’argent pour se faire plaisir. Comme Virgil vivait avec sa mère, il n’avait pas beaucoup de dépenses. Les bandes dessinées et le cinéma représentaient ses seuls pôles d’attraction. Sauf quelques semaines passées, où il s’était offert une machine à écrire. Car Virgil aimait écrire. Il passait son temps à s’inventer des histoires, et le soir, il les retranscrivait du mieux qu’il pouvait, car son orthographe n’était pas brillante. Bien sûr, Virgil n’avait dit à personne qu’il écrivait, on se serait encore moqué de lui. On le traitait déjà de demeuré, d’imbécile et d’idiot à longueur de journée, inutile d’en rajouter.

— Alors Virgil, encore en train de rêver ?

Virgil sursauta. Tout à ses pensées, il n’avait pas entendu David, un autre livreur, entrer dans la salle.

— Tu ne changeras jamais, reprit ce dernier. Toujours dans la Lune.

Virgil ne répondit pas, il ne savait pas quoi dire et le rouge lui montait au visage.

Pendant que David s’habillait, le haut-parleur grésilla :

— Une commande !

Virgil se leva, prit son casque et sortit de la pièce. Il pénétra dans la salle de restauration, qui comportait juste quelques tables. La principale activité de la pizzeria était la livraison à domicile, pas la restauration sur place. Il s’approcha du grand comptoir derrière lequel se trouvait le four. Le chef sortit une pizza avec sa palette en bois et la fit glisser dans un carton aux couleurs du restaurant. Virgil s’empara du carton et passa au bout du comptoir. La patronne lui tendit le ticket de caisse et gribouilla l’adresse sur le carton.

— Tu peux y aller Virgil.

— Oui, madame.

Virgil sortit du restaurant. Sur le trottoir, une flottille de mobylettes attendait, toutes sagement rangées en ligne. Virgil se dirigea vers la numéro cinq, la sienne, et installa le carton dans la boîte métallique fixée sur le porte-bagage. Ensuite, il sortit les clés du cadenas de sa poche et enleva la chaîne qui retenait le deux-roues.

Deux minutes plus tard, Virgil s’engageait dans la grande avenue qui bordait la pizzeria. Avec ses grandes jambes, il n’était pas très à son aise.

— Ben ça alors. J’ai pas regardé l’adresse, fit Virgil.

Comme à son habitude, il parlait tout seul. Il se rangea sur le côté, ouvrit la boîte et vérifia l’adresse sur le carton.

— 102, rue du Président Wilson. C’est dans le bas de la ville ça, se commenta-t-il à lui-même.

Il enfourcha sa mobylette et repartit. Moins de cinq minutes plus tard, il tournait dans la rue du Président Wilson. Il s’arrêta devant le numéro 102, un joli petit pavillon, et attacha le deux-roues à la grille du jardinet. Il s’empara du carton contenant la pizza et alla sonner. Aussitôt, de sourds aboiements se firent entendre et un énorme chien apparut de derrière la maison. Les longs poils blancs du berger des Pyrénées ondoyaient sous l’effet de sa course. Le chien s’arrêta devant la grille en remuant la queue. Il regardait Virgil en penchant la tête.

— Gentil chien, fit Virgil. Il tendit la main à travers la grille et caressa l’énorme tête.

— Ouaf ! fit le chien en remuant la queue de plus belle.

Une voix s’éleva, venant de la maison.

— Entrez jeune homme, la grille est ouverte.

Virgil entra et le chien dansa autour de lui en l’accompagnant jusqu’à la maison.

Sur le seuil de la porte d’entrée, une très belle femme d’une quarantaine d’années le reçut.

— Bonjour, fit-elle d’une voix douce.

— Votre pizza madame.

Virgil lui tendit le carton.

— Vous ne voulez pas entrer ? demanda la femme. Ce sera plus simple.

— Ah ! Euh, si bien sûr, balbutia le livreur.

Il était rare que les gens l’invitent. Généralement, les transactions se faisaient sur le palier. Virgil s’essuya les pieds sur le paillasson et entra.

Il avait pris pied dans un couloir assez large dont les murs étaient couverts d’un papier bleu clair. La femme le conduisit dans un vaste salon où Virgil admira la cheminée et les meubles en bois massifs. Lui qui vivait dans un trois-pièces avec sa mère, cela le changeait.

— Ça vous plaît ? lui demanda gentiment la femme en souriant.

— C’est très beau chez vous, répondit poliment Virgil.

Il posa le carton sur la grande table en chêne qui trônait au milieu de la pièce et fouilla dans sa poche pour en sortir le ticket, qu’il tendit aussitôt à la cliente. Elle se dirigea vers un secrétaire, l’ouvrit et en sortit un billet.

— Voilà, fit-elle, gardez la monnaie.

Virgil tendit la main et suspendit son geste.

— Il y a de trop madame, fit-il. C’est 45 francs. Vous me donnez un billet de cent au lieu d’un billet de cinquante.

— Mais c’est vrai, répondit-elle. Pour votre honnêteté, gardez-le.

— Mais…

— J’insiste, vous le méritez. C’est si rare de nos jours.

Virgil empocha le billet.

— Merci beaucoup madame.

— Au revoir jeune homme, bonne journée.

Virgil ressortit et fut accueilli par le chien. Il le caressa quelques minutes avant de repartir.

De retour à la pizzeria, il donna l’argent à la patronne.

— Tant que ça ! fit cette dernière. Mais que lui as-tu donc fait ?

Elle sortit 55 francs de monnaie et les lui tendit.

— Tiens, ton pourboire, veinard.

Virgil retourna dans la salle des équipiers. Il y avait David et Franck.

— Vous savez pas les gars ! Ben j’ai vu un gros chien, raconta Virgil tout joyeux.

— Bien sûr, fit Franck. Même qu’il avait des poils partout, pas vrai ?

— Oui, reprit David en rigolant. Et il avait une queue, je parie !

— Et quatre pattes, renchérit Franck.

— Peut-être bien qu’il avait même deux yeux. Hein, Virgil ?

Ils riaient aux éclats.

— Ha ! T’es vraiment drôle. J’ai vu un gros chien, fit David en imitant Virgil. Rien d’extraordinaire là-dedans Virgil. Ce n’est pas la nouvelle du siècle.

Virgil alla s’asseoir et ne dit plus rien. Il imagina le chien. Il se voyait, gambadant dans un champ avec le berger des Pyrénées à ses côtés.

David et Franck continuaient à glousser, mais il ne les entendait plus.

— Deux commandes, fit la patronne dans le haut-parleur.

Franck et David se levèrent. Il était midi passé de cinq minutes, la période la plus dure.

Moins de trois minutes plus tard, le haut-parleur résonna à nouveau. Virgil se leva, prit son casque et se dirigea au comptoir. Alors qu’il attendait le ticket, la patronne répondit au téléphone.

— 15-25 Pizza, bonjour. Une margarita ? D’accord monsieur. C’est noté. Il est 12 h 15 vous serez livré entre 15 et 25 minutes, sinon c’est gratuit. Au revoir monsieur.

Virgil attendait toujours que la patronne lui donne le ticket de sa livraison.

— Qu’est-ce que tu attends imbécile ? Tu ne vois pas que le ticket est agrafé sur le carton ?

Virgil baissa les yeux sur le carton. Effectivement, il y trônait bien le ticket de caisse, agrafé dans un coin de l’emballage.

— Excusez-moi, je ne l’avais pas vu.

— File, corniaud !

Et Virgil fila.

La journée passa rapidement. Virgil arriva en retard à une livraison, car il n’avait pas trouvé la rue. Il se trompa en rendant la monnaie à un client, et la patronne lui avait dit que ce serait retenu sur son salaire. Les autres livraisons s’étaient bien passées, mais on avait appris son erreur de monnaie et tous les équipiers s’étaient moqués de lui en disant qu’il ne savait même pas faire une soustraction.

Lorsqu’il rentra chez lui vers 21 h, il pensait encore au chien.

— Peu importe ce qu’ils pensent, se dit Virgil en montant l’escalier qui le menait chez lui. Il était beau ce chien.

En entrant, il fut accueilli par sa mère.

— Comment ça va mon chéri ? Pas trop fatigué ?

— Non, maman.

— Tu veux manger quelque chose ? Je t’ai fait des blancs de poulet.

— Non, merci. Je n’ai pas faim.

— Ça ne va pas ? Ils se sont encore moqués de toi mon pauvre.

— Mais non.

— Je te l’ai déjà dit Virgil. Tu n’es pas obligé de travailler. Ce n’est pas ta faute si tu es comme ça. Reste ici. Je prendrais soin de toi, tu sais…

— Maman ! Je t’ai dit que j’aimais bien ça, travailler.

— Comme tu veux mon chéri.

— Bonne nuit, maman. Je suis fatigué, je vais me coucher.

Sa mère était toujours comme cela. Elle était gentille, mais il ne se passait pas un jour sans qu’elle lui rappelle qu’il n’était pas comme tout le monde.

Cette nuit-là, Virgil se coucha à 3 h du matin. Il avait écrit une belle histoire dont le héros était un gros chien blanc.

2

Quand Virgil se leva, sa mère était déjà au travail. Il déjeuna rapidement et partit pour la pizzeria.

Sur le coup de 11 h 30, le haut-parleur grésilla dans la salle des équipiers.

— Virgil, au comptoir !

Virgil se leva et alla voir la patronne en redoutant encore d’avoir fait une erreur.

— Il y a une commande pour toi, expliqua la patronne. La cliente a expressément demandé que ce soit toi qui la livres.

— Moi ?

— Oui, toi ! Gros nigaud. C’est elle qui t’a donné ce fameux pourboire, hier. Décidément, tu lui plais, ce n’est pas possible. Allez, file chercher ton casque !

Virgil ne se le fit pas dire deux fois. Il récupéra son casque et partit faire sa livraison.

Devant le numéro 102, le chien attendait derrière la grille en somnolant au soleil. En voyant Virgil s’approcher, il se redressa et commença à danser. Virgil sonna.

— Entrez donc., lança la propriétaire des lieux depuis le perron.

Virgil ouvrit la grille et manqua de faire tomber le carton quand le chien se jeta sur lui pour le lécher.

— Socrate ! Laisse-le donc un peu tranquille, fit la maîtresse du canidé.

Aussitôt, le chien se calma et se contenta de précéder Virgil dans l’allée.

— Bonjour madame, fit Virgil en arrivant sur le seuil.

— Bonjour, Virgil, répondit-elle. Entre.

Une nouvelle fois, Virgil se retrouva dans le grand salon.

Il restait là, au milieu de la pièce, tout penaud. Ne sachant pas quoi faire ni quoi dire.

— Ne sois pas intimidé comme cela, lui dit la femme. Je t’ai trouvé très sympathique hier. Plutôt que d’être livrée par un garçon anonyme, j’ai préféré avoir à faire à toi.

— Bien madame, répondit Virgil.

— Cesse donc de m’appeler « madame ». Je m’appelle Cécile.

— D’accord madame.

— Tu vois comme tu es ? Tu cherches à me faire de la peine ? C’est Cécile…

— Oui, madame Cécile, tenta une dernière fois Virgil.

— D’accord, cela viendra. Ce n’est pas bien grave. Combien je te dois pour la pizza ?

— 45 francs. C’est la même qu’hier, répondit Virgil.

— 45 francs, d’accord. Je vais te chercher ça.

Elle se dirigea vers le secrétaire.

— Tu sais, on va se voir souvent. Je suis écrivaine. Alors quand je suis plongé dans l’écriture, je mange des pizzas. Cela m’évite de faire la cuisine. Comme je ne vois personne, je trouve sympathique de pouvoir discuter avec toi.

Les yeux de Virgil pétillaient maintenant de curiosité.

— Vous êtes écrivaine ? fit-il sans pouvoir dissimuler son admiration.

— Oui, fit la femme en revenant du secrétaire. Dis donc, cela à l’air de t’intéresser.

— Ben, je… C’est-à-dire que…

— Oui ?

— Non, rien. C’est rare de rencontrer un écrivain.

— Bah ! Nous ne sommes pas des êtres mythiques. Je donne un peu de rêve et de bonheur à ceux qui me lisent, voilà tout. Mais en dehors de cela, je suis une femme comme les autres.

— Hum… fit Virgil.

Il avait un air de petit garçon qui voudrait bien dire quelque chose, mais qui n’y arrive pas. Puis finalement, il se lança.

— Moi aussi j’écris.

— Ha ! Vraiment ?

— Oui, mais c’est pour moi. Des petites histoires que j’invente comme ça.

— Pourquoi les garder pour toi ?

— Je… C’est pas très bon. Je ne suis pas doué pour les travaux un peu intellectuels. Alors l’écriture…

— Comment sais-tu que ce n’est pas bon si tu ne le fais lire à personne ?

— Ben… Je ne sais pas. Je…

Virgil se tordait les doigts dans tous les sens. Il était des plus intimidé.

— Je te propose quelque chose, fit la femme. Demain, apporte-moi ce que tu as fait. Je le lirais et je te dirais ce que j’en pense. D’accord ?

— C’est à dire que…

— Ne crains rien, je ne vais pas me moquer de toi. Tu sais, le premier livre que j’ai écrit été tellement mauvais que je l’ai brûlé. Alors, je ne me moquerais pas, c’est promis.

— Demain alors, accepta Virgil.

En rentrant vers le restaurant, il était tout joyeux. Mais la patronne, elle, l’était moins.

— Tu as vu l’heure ? Cela fait une demi-heure que tu es parti. La rue Wilson est à cinq minutes ! Ne recommence plus, c’est compris ?

— Oui.

Virgil entra dans la salle des équipiers, où la nouvelle s’était répandue.

— Alors Virgil ! T’es amoureux ?

— Il y a une demeurée qui s’intéresse à toi ?

Virgil alla s’asseoir.

— Vous avez tort de vous moquer, fit-il. Elle est très gentille.

— Bien sûr, fit Franck. Elle te donne des bonbons ?

Virgil se renfrogna et ne dit plus rien.

Ce soir là, une fois chez lui, Virgil n’écrivit pas. Il rangea soigneusement ce qu’il avait déjà tapé dans une pochette qu’il emporterait le lendemain.

3

Vers 11 h 30, comme cela devenait une habitude, Virgil partit en livraison pour le numéro 102 de la rue du Président Wilson. Cette fois, en plus de la pizza, il transportait dans la boîte métallique une pochette rouge qui contenait plus de deux cents pages.

À son arrivée, Socrate lui fit une fête en sautant partout. Virgil le caressa et se dirigea vers la porte grande ouverte.

— Bonjour, Virgil. Tu m’as apporté ce que tu as fait ?

— Oui, fit Virgil en tendant la pochette.

— Entre, l’invita Cécile en prenant la pochette. Je vais lire ça et demain je te dirais ce qu’il en est.

— Ne faites pas trop attention à l’orthographe, j’ai quelques problèmes avec les mots.

— Je connais ça, lui répondit Cécile. J’avais aussi de gros problèmes en orthographe quand j’étais jeune. Puis un jour, j’ai trouvé un livre fabuleux. Il est très facile à lire et permet de faire d’énorme progrès. Je dois en avoir un exemplaire qui traîne quelque part. Ne bouge pas, je vais te le chercher.

Virgil resta seul dans le salon. Il inspecta les meubles et les photographies qui ornaient les murs. Il y avait de magnifiques paysages.

— Ce sont les pays que j’ai visités, lui expliqua Cécile. Tiens, le livre. Tu verras, il est très bien fait. Avec ça tu seras un champion de l’orthographe en un rien de temps.

— Merci, fit Virgil. Je m’excuse, mais il faut que je parte. Si je tarde encore une fois, la patronne va m’attraper et les gars vont se moquer.

— Ne te laisse pas faire Virgil. Les gens sont méchants, mais il ne faut pas les laisser médire. Allez, à demain.

Virgil retourna à sa mobylette et entreprit de détacher le cadenas quand un vieux monsieur l’aborda.

— Vous êtes perdu jeune homme ?

— Pardon ? répondit Virgil qui ne comprenait pas.

— Vous cherchez une adresse ? insista l’homme.

— Non, je vous remercie, répondit Virgil. Je livrais une pizza dans cette maison, fit-il en désignant le pavillon.

— C’est bien ce que je vous dis, reprit l’homme. Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus personne ici. Vous vous êtes sans doute trompé, ce ne doit pas être le 102.

— Ha… fit Virgil sans trop comprendre.

— Vous devriez vérifier l’adresse avec votre patron, fit l’homme aimablement. Parce qu’ici, personne ne mangera de pizza, c’est sûr. Allez, bon courage mon garçon, et bonne fin de journée.

L’homme s’éloigna. Virgil regarda la maison et haussa les épaules.

— Pauvre homme, murmura-t-il. Ce n’est pas drôle comme on peut perdre la mémoire avec l’âge.

Il se sentait heureux. Pouvait-on dire que Madame Cécile était son amie ? Virgil n’avait jamais eu d’ami et il était persuadé que Madame Cécile en était une.

De retour au restaurant, il eut encore droit aux sarcasmes des livreurs.

— Ben ça a été vite aujourd’hui !

— Elle avait plus de bonbons ?

— Ou alors elle te trompe ! C’est ça ?

— Ça suffit à la fin, répliqua Virgil d’un ton courroucé. Madame Cécile est quelqu’un de bien. C’est une écrivaine et elle a besoin de parler avec quelqu’un pour se changer les idées. C’est tout !

— Oh ! fit David. Il se rebiffe notre Virgil. Elle écrit quoi ta scribouillarde ? Les mémoires d’un idiot ?

Virgil se leva et déploya toute sa taille pour toiser David de haut. Impressionné par la stature du géant, David se calma tout de suite.

— Bon, moi je disais ça comme ça, c’est tout, fit-il en baissant les yeux sur ses chaussures.

Virgil se rassit. Après tout, Madame Cécile avait raison. Il ne fallait pas se laisser faire. Le silence n’était pas une solution face à la bêtise humaine.

Ce soir-là, Virgil dévora le livre que lui avait donné Madame Cécile et fit les exercices qui se trouvaient à la fin du volume. Il s’aperçut que l’orthographe n’avait rien de sorcier. Si on le lui avait appris comme cela à l’école, il l’aurait compris.

4

Virgil attendait avec impatience dans la salle des équipiers qu’on l’appelle pour sa livraison. Il était 11 h 30, cela n’allait plus tarder.

— Virgil, livraison, cracha le haut-parleur.

Il s’empara de son casque et alla chercher la pizza. Il avait hâte de voir Socrate et sa maîtresse.

Comme à son habitude, Socrate le reçut en lui faisant la fête. Virgil ne sonna pas, il entra directement.

— Bonjour, fit-il en entrant.

— Bonjour, répondit Cécile.

Ils se retrouvèrent dans le salon.

— Je voudrais te dire, commença Cécile.

— Oui…

— À propos de ce que tu as écrit. C’est, comment dire. C’est tout bonnement fabuleux !

Virgil resta bouche bée pendant quelques secondes.

— Ce sont des contes pour enfants merveilleux. Tu comprends mieux que quiconque ce que veulent les enfants. Bien sûr, il y avait beaucoup de fautes d’orthographe et quelques passages de grammaires litigieux. Mais les histoires sont superbes. La littérature pour la jeunesse manque d’auteurs comme toi.

— C’est vrai ? demanda Virgil comme s’il n’y croyait pas.

— Bien sûr. Je n’ai pas dormi de la nuit, tu sais. J’ai retapé tes textes en les corrigeant et je me suis permis de les envoyer ce matin à un éditeur de mes amis. Il traitera ton manuscrit en priorité. Tu auras une réponse demain.

— Mais… merci, je ne sais pas comment vous remercier. Vraiment, c’est merveilleux.

— Je pense qu’il n’y aura pas de problèmes. Je t’assure que ce que tu as écrit est vraiment très bon.

Ils restèrent un long moment à discuter. Puis Virgil s’aperçut qu’il était parti depuis longtemps.

— Il faut que je rentre, je vais me faire attraper.

— Virgil, quitte cette pizzeria. Achète-toi un ordinateur, une imprimante et écris. Tu es fait pour cela. Tu n’as pas le droit de priver les enfants des rêves que tu peux leur donner. N’oublie jamais ceci, Virgil. Ce que tu veux très fort, tu finiras toujours par l’obtenir. Reste toi-même, ne te laisse pas malmener, mais garde ton innocence. C’est ce qui fait ta force.

— Merci, Cécile. Je vous verrais demain.

— Au revoir Virgil, bonne chance.

Virgil n’y croyait pas. Un éditeur lisait son manuscrit. Il n’aurait jamais osé imaginer cela.

En arrivant à la pizzeria, il fut reçu par la patronne.

— Cette fois, c’en est trop. Une heure pour faire une livraison ! Je te vire. Je n’ai plus besoin des services d’un bon à rien de ton espèce.

— Non, madame, vous ne me virez pas. Je démissionne. Ainsi, je n’aurais pas à rester une minute de plus.

Fier de lui, Virgil alla récupérer ses affaires civiles. Les livreurs l’attendaient.

— Alors, ça y est, t’as gagné. Cette fois t’es viré.

— Pauvre demeuré. Ça t’a avancé à quoi de papoter avec une cliente ?

— Mais il va avoir le temps d’aller la voir maintenant.

Virgil s’habilla et toisa les livreurs à la ronde.

— Je ne vous en veux pas. Mais je vous souhaite de rencontrer un jour une cliente comme madame Cécile. Alors peut-être comprendrez-vous certaines choses.

— Mais oui, fit David. On va tous rencontrer une cliente comme Cécile Wagner.

Ainsi, elle s’appelait Wagner. Virgil l’ignorait jusque-là.

— Ce ne sera pas difficile, fit Franck. J’en ai plein des clients comme ça moi, au cimetière communal. Ha ! Ha ! Ha ! Pauvre Virgil, il a vraiment perdu la tête cette fois.

Virgil n’était pas sûr d’avoir bien compris. C’était impossible. Il avait vu Cécile de ses propres yeux. Il avait même un livre qu’elle lui avait donné en main propre. Ils devaient se tromper. Madame Cécile et Cécile Wagner ne devaient pas être la même personne.

Il rentra chez lui de bonne heure et apprit à sa mère qu’il avait un manuscrit aux mains d’un éditeur.

— C’est bien, mon chéri. L’important c’est d’essayer. Lui dit sa mère avec un sourire attendri.

Cette nuit-là, Virgil compta combien il lui restait d’argent. Si l’éditeur donnait bien de ses nouvelles le lendemain, Virgil était décidé à acheter un ordinateur comme le lui avait dit madame Cécile. Ainsi, il pourrait écrire dans de meilleures conditions.

5

Virgil passa anxieusement la matinée chez lui. Il était décidé à rendre visite à madame Cécile vers 11 h 30. Il serait en tenue civile, mais cela ne changerait rien à l’affaire. Peut-être avait-elle eu des nouvelles de l’éditeur ?

Mais vers 11 h, le téléphone sonna. Virgil décrocha.

— Allô !

— Virgil Caramanga ?

— Oui, c’est moi.

— Bonjour. Je suis Paul Van-Ludge. J’ai eu votre manuscrit sous les yeux, c’est merveilleux. J’aimerais que nous en discutions. Est-ce possible ?

Virgil resta un moment silencieux. Il ne s’attendait pas à être contacté directement.

— Heu ! Oui, bien sûr, répondit-il.

— Je vois sur votre adresse que vous n’habitez pas très loin. J’ai justement un moment de libre, nous pourrions nous voir dès maintenant.

— D’accord, où cela ?

— Eh bien à mon bureau, 315 avenue Lincoln.

— J’arrive tout de suite.

— Je vous attends.

Virgil raccrocha. Il était tout tremblant. Il attrapa sa veste et se rendit à l’adresse indiquée.

Dans le hall du grand immeuble de verre, Virgil était perdu. Il y avait des noms d’entreprises un peu partout sur le mur. La réceptionniste l’interpella.

— Vous cherchez quelque chose ?

— Je viens pour un manuscrit, répondit Virgil timidement.

— Monsieur Van-Ludge est au 25e, bureau 2558.

— Merci.

Virgil se dirigea vers un ascenseur, l’appela et se rendit au 25e étage. Là, il chercha le bureau 2558 et resta quelques secondes devant la porte pour ralentir les battements de son cœur. Enfin, il frappa.

— Entrez ! Lança une voix fluette.

Virgil ouvrit la porte et découvrit une jeune femme blonde qui lui sourit.

— Vous êtes Virgil Caramanga ?

— Oui.

— Monsieur Van-Ludge va vous recevoir tout de suite.

Elle s’éloigna vers une seconde porte, frappa et ouvrit.

— Votre rendez-vous, Monsieur.

Elle se tourna alors vers Virgil.

— Allez-y.

Virgil pénétra dans le bureau de l’éditeur. Il était assis dans un fauteuil de cuir noir et invita Virgil à s’installer en face de lui de l’autre côté de son bureau d’acajou.

— Je n’irais pas par quatre chemins, jeune homme, commença Paul Van-Ludge. J’ai adoré ce que vous avez écrit. Je ne sais pas comment vous faites pour rendre autant d’émotion, mais les jeunes vont adorer. Je dirige une collection pour la jeunesse, et je manque d’auteurs comme vous. Voilà ce que je vous propose : je publie votre manuscrit dans ma collection.

Virgil n’en croyait pas ses oreilles.

— Au lieu des dix pour cent de droits d’auteur usuels, je vous en offre vingt. Mais attention, en échange de quoi vous vous engagez à écrire en exclusivité pour ma collection. Qu’en dites-vous ?

— Je suis d’accord, bien sûr. Je vous remercie, dit Virgil sans même prendre le temps de réfléchir.

— Ne me remerciez pas. Vous avez du talent, c’est à lui que vous devez dire merci.

— Alors, je dois tout à Madame Cécile, sans elle je ne serais pas ici.

— Vous connaissiez Cécile Wagner ? Demanda l’éditeur l’air surpris.

— Bien sûr, c’est grâce à elle que je suis ici.

— C’est vrai que vous avez un peu de son style. Elle était la meilleure écrivaine pour la jeunesse que j’ai connue. Elle travaillait pour moi, vous le saviez ? Et puis, il y a eu cet accident… Mais je vous le dis, vous êtes son digne successeur. Cela ne m’étonne pas que vous l’ayez lu étant jeune.

Virgil n’insista pas. Tout le monde semblait vouloir se liguer pour lui dire que Madame Cécile n’existait pas. Il signa un contrat en bonne et due forme avec l’assurance de la publication de son premier ouvrage dans les six mois.

En sortant de chez l’éditeur, Virgil décida d’aller informer madame Cécile. Il se devait bien de la remercier. Il fit donc le trajet à pied de l’immeuble de l’éditeur jusqu’au numéro 102 de la rue du Président Wilson. Arrivé à la grille, il tenta d’ouvrir la porte, mais celle-ci résista. Elle était fermée à clef. Il sonna, mais aucun timbre ne retendit. Peut-être était-elle partie faire des commissions ?

Pourtant, certaines choses gênaient Virgil. Le jardin lui semblait en bien mauvais état par rapport aux jours précédents. La grille était rouillée, alors qu’il l’avait toujours vue saine et peinte en vert foncé. En se reculant un peu, il découvrit un panneau.

« Pavillon 110 m² meublé sur terrain de 400 m². À VENDRE. Agence immo 21. »

L’adresse et le numéro de téléphone de l’agence achevaient le petit panneau. Virgil était surpris. Il était pourtant bien au bon endroit. Sur sa droite, il y eut un bruit de fenêtre que l’on ouvrait.

— Vous cherchez quelque chose, monsieur ? Lui demanda la voisine. Vous êtes intéressé par la maison ?

— Peut-être, fit-il. Je me demandais pourquoi elle était à vendre. C’est une charmante petite maison, qui voudrait s’en débarrasser ?

— Oh ! C’est que l’ancienne propriétaire est décédée, il y a de cela cinq ans. C’était une charmante personne. Elle écrivait des livres pour les enfants, je crois.

— Ah ! fit Virgil.

— Cécile Wagner, vous connaissez peut-être son nom ?

— Oui, je le connais, répondit Virgil en essayant de paraître normal.

— Bizarrement, personne n’a jamais acheté la maison. C’est dommage. Comme elle n’avait pas de famille, le terrain vieillit, et la maison avec.

— Je vous remercie, madame, fit Virgil.

— De rien.

Il prit le chemin du retour. Comment était-ce possible ? Il avait vu cette femme, il lui avait parlé. La maison était si belle. Socrate si joueur.

En arrivant devant chez lui, il fut bousculé par un énorme chien blanc. Un berger pyrénéen. Le chien lui tournait autour, réclamant des caresses. Virgil l’inspecta et ne trouva ni collier ni tatouage. Mais il lui trouva très simplement un nom :

— Viens Socrate, monte avec moi.

— Ouaf !

Ils grimpèrent les escaliers au pas de course. Le pauvre chien serait à l’étroit en appartement. Virgil prit une décision. Dès demain, il irait voir Paul Van-Ludge pour lui demander une avance et un certificat d’emploi. Ensuite, il irait à la banque pour demander un crédit et rachèterait le pavillon de la rue Wilson. Ce serait mieux pour le chien. Oui, c’était cela… plus d’espace pour le chien.

Cette nuit-là, Virgil écrivit une histoire de fantôme. Il y racontait la vie d’un petit garçon triste qui n’avait pas d’amis et dont tout le monde se moquait. Sa tristesse était telle qu’un jour, le fantôme d’une charmante femme décida de venir l’aider. Elle le rendit fort et sûr de lui. Elle fut l’amie qu’il n’avait jamais eue, une amie éternelle.

Après avoir écrit les premières pages, il alla se coucher et s’endormit du sommeil du juste. Socrate, lui, ronflait aux pieds du lit.

Assise sur la chaise, près de la machine à écrire, une belle femme d’une quarantaine d’années les observait en souriant. Son apparence translucide ne l’empêcha pas de se saisir fermement d’un stylo et de commencer à corriger les quelques pages qui étaient empilées près de la machine.

Choisissez votre poison :