Titre

« Il »

Accroche

Le monstre le plus sanguinaire qui soit est parmi nous.

Préface

Face à la brutalité, la sauvagerie aveugle, l’ignominie et la terreur, la fuite est souvent la seule solution.

Description

Écrite en 2010 en réponse au coucours « Vision du futur 2010 » du club « Présence d’esprits », elle ne sera pas retenue. Mais quelques mois plus tard elle sera sélectionnée pour un autre concours « Les animaux, des êtres humains comme les autres » et fera l’objet d’une publication dans le receuil « À quoi rêvent-ils ? » au salon du Livre de Genève 2011.
C’est un autre récit à la première personne pour le renforcement du témoignage et laisser le lecteur face à ses propres assomptions. Encore et toujours une question de point de vue…

19 000 caractères


Texte complet

 

 

 

 

 

 

« Il »

 

 

 

 

Je courais à en perdre haleine, la peur au ventre. Malgré la nuit, je ne ralentissais pas. La clarté de la lune, pleine, suffisait à guider mon chemin, et même sans cela, au risque de me rompre le cou, je n’aurais réduit mon allure pour rien au monde. Comment aurais-je pu sachant ce qui m’attendait s’Il me rattrapait ?

La peur me laissait un goût rance d’eau croupie dans la bouche, mais elle décuplait aussi mon énergie. Loin de la combattre, je la laissais m’envahir, profitant de ce surplus pour courir à la limite de rupture de mon équilibre, creuser la distance, et peut-être survivre…

Cette dernière pensée ramena les images du massacre à mes yeux, mais je secouais violemment la tête pour les chasser. Ce n’était pas le moment, je devais me concentrer sur ma fuite, laisser ma peur me guider et m’insuffler la force nécessaire, sans pour autant la laisser tourner en vaine panique.

Avec la tombée du jour, la température avait brutalement baissé comme c’était souvent le cas dans ces montagnes à la sortie de l’hiver. Mon souffle haletant se transformait en une volute de fumée légère qui se dissipait dans mon sillage. J’espérais secrètement qu’Il ne puisse prendre vent de mon odeur, sentir ma peur, et traquer mes empreintes dans la neige. Déjà, j’arrivais en zone inconnue. Nous, les montagnards, n’avions pas pour habitude de descendre si bas. Juste quand je ne pensais pas pouvoir aller plus vite, la pente se raidit et m’emporta, j’accélérais encore de plus belle. Contournant un immense rocher abrupt au plus près, j’aperçus l’orée de la forêt de pins. C’était l’endroit le plus lointain où je ne me sois jamais rendu, et peut-être, sous le couvert de la végétation plus dense, celui où je pourrais trouver mon salut.

Mais pris par mon élan, et sans doute finalement trahi par la fatigue, je fis une foulée trop courte et perdis l’équilibre. Aussitôt emporté par la vitesse et la gravité, je me retrouvais à faire la culbute. Un tour sur moi-même, sans presque toucher le sol. Un second tour, avec un nuage de neige pulvérisée cette fois. Et finalement, un violent choc à la tête. J’eus juste le temps de penser « cette fois c’est fini, Il va m’avoir » avant que tout ne devienne noir.

 

C’est le froid qui m’a réveillé. Au moins, j’étais toujours vivant. Instinctivement je savais que plusieurs heures s’étaient écoulées, une bonne partie de la nuit en fait, à en juger par la pâle ligne rose qui faisait une timide déchirure sur l’horizon à l’est. Cela expliquait la température glaciale.

Je me frottai le côté de la tête, là où une douleur sourde se faisait sentir. Pas de sang, et le contact avec la neige avait dû considérablement réduire le gonflement de ce qui sinon, aurait assurément donné une sérieuse bosse. Je me redressai lentement, transi. Autant la peur donne des ailes, autant, quand elle se dissipe, on tombe plus bas que tout, totalement vidé de toute énergie. Chacun de mes muscles me faisait souffrir, j’avais si froid que j’en frissonnais, moi, un montagnard endurci pour qui les hivers n’avaient plus de secrets. Il est vrai cependant que je ne m’étais jamais amusé à passer une nuit dehors seul et sans abri, c’était enfreindre deux règles fondamentales de la montagne.

Incapable de me tenir encore debout, je restai assis un moment, appuyé contre la souche qui à n’en pas douter était la cause de mon mal de tête lancinant. Trop épuisé pour maîtriser mes pensées, je commençai à divaguer, me remémorant les terribles  événements des derniers jours.

 

Le boiteux avait disparu depuis un moment. C’était un paria asocial auquel personne ne faisait vraiment attention. Il n’était pas rare qu’il s’absente, seul, errant de par les coteaux à la recherche de sa jeunesse perdue. Mais il avait le bon sens de toujours refaire surface pour partager le repas familial. C’était cela qui avait inquiété le patriarche; son absence pour dîner. Moi je l’aimais bien le boiteux, il m’avait toujours donné de bons conseils, et il avait souvent une anecdote ou deux sur mes parents. Aussi m’étais-je volontiers proposé d’aller à sa recherche, des fois qu’il lui serait arrivé quelque chose.

Évidemment, le patriarche s’y était opposé. Comme d’habitude, une idée ou une proposition qui venait de moi ne pouvait pas être bonne à ses yeux. Mon cher oncle avait beau m’avoir recueilli à la mort de mes parents, il ne m’en avait pas moins fait clairement comprendre que j’étais le « fils de son frère » et pas le sien, et ce, durant toute ma jeunesse. Sa femme tenta bien d’intervenir en ma faveur – elle au moins m’avait toujours fait sentir accepté –, mais elle fut rapidement rabrouée par son tyran d’époux.

Finalement, c’est seulement lorsque le rouquin – son fils celui-là pour le coup – émit la même idée que moi, que le patriarche décida du bien-fondé de la chose. Classique… Bien évidemment, ils partirent tous les deux en sauveurs, me laissant en arrière et en me faisant bien comprendre à quel point mon aide était inutile.

Quand ils revinrent à l’aube, seuls et la mine déconfite, personne ne posa de questions. On savait tous que le boiteux était mort. La montagne était ainsi, elle clamait son dû de temps à autre, j’en savais quelque chose mieux que personne. Leur comportement était cependant étrange. Le rouquin semblait sous le choc – on le serait à moins –, mais le patriarche, lui, semblait presque apeuré. Je ne fus pas le seul à m’en rendre compte, et sous les questions incessantes de sa femme, il finit par révéler que non seulement le boiteux était mort, ils avaient trouvé son corps au pied des deux pics, mais qu’il ne s’agissait pas d’un accident; il avait été dépecé !

À ce mot, les plus anciens rentrèrent la tête dans les épaules. Certains tremblant, d’autres ayant le regard vague tourné vers quelques souvenirs inconnus des plus jeunes. Le patriarche n’en menait pas large et sursautait au moindre bruit. Leur réaction était des plus étranges, aussi m’étais-je décidé à rompre le silence inconfortable qui s’installait:

— Un ours peut-être ?

— Ce n’est pas un ours, répondit la matriarche.

— Et pourquoi pas ? C’est un peu tôt dans la saison, mais la faim en aura peut-être sorti un d’hibernation prématurément ?

— Ce n’est pas un ours, répéta-t-elle sur le même ton glacial.

Je savais que dans la réalité, les attaques de ce géant étaient bien moins nombreuses qu’on ne le laissait croire. À moins de mettre en danger sa progéniture – ce qui pouvait difficilement être le cas en cette saison – ou d’aller volontairement l’ennuyer dans son antre, cet animal avait peu d’intérêt à nous attaquer. Je cherchais cependant une raison à l’ignoble sort du boiteux, aussi persévérai-je avec une autre théorie.

— Les loups des plaines, peut-être ?

Quelques têtes se redressèrent à cette mention. Les loups des plaines ont toujours eu une place importante dans le folklore des montagnards. On les dépeint assoiffés de sang, monstres hideux capables de doubler de taille, attaquants les plus jeunes qui s’égarent ou qui ne sont pas sages… Des légendes bien sûr, à n’en pas douter pour éduquer les plus téméraires à ne pas trop s’éloigner et à respecter les règles. Un outil d’éducation efficace pour protéger les jeunes des dangers de la montagne.

Le patriarche avait repris du poil de la bête, et ce fut lui qui me répondit:

— Et quand as-tu vu les loups des plaines pour la dernière fois ? interrogea-t-il sur un ton narquois.

Je haussai les épaules, ces loups ne montaient jamais jusqu’ici, je ne les avais d’ailleurs jamais vus moi-même pour être honnête, ou peut-être une fois, une silhouette lointaine et furtive entr’aperçue à l’orée de la forêt de pins en contrebas du plateau.

— Il y a bien quelque chose qui l’a dévoré le boiteux ? lançai-je avec défi. Il ne s’est pas fait attaquer par un chamois tout de même ?

— Dévoré ? Qui te parle de dévoré ?

Je regardai le patriarche avec un air suspicieux.

— Il n’a pas été « dévoré », reprit-il en élevant la voix. Il a été « dépecé » !

Cette fois, les plus anciens montrèrent clairement des signes d’appréhension, alors que les plus jeunes comme moi étaient restés incrédules.

— « Il » est revenu, déclama alors le patriarche d’un ton solennel. J’ai vu ses traces à côté du corps du boiteux.

Un long murmure d’angoisse monta, concrétisant les craintes des plus anciens. De mon côté, j’essayais de comprendre. Quand le patriarche et son fils étaient rentrés, j’avais automatiquement traduit « dépecé » par « dévoré », certainement le boiteux s’était fait attaquer par une quelconque bête sauvage. Mais simplement « dépecé » ? Cela n’avait aucun sens, pourquoi faire une chose pareille ? Et surtout, qui ou quoi avait bien pu faire cela ?

— « Il », qui ça « Il », interrogeai-je ? C’est ignoble, cela n’a aucun sens, qui irait retirer sa peau au boiteux ?

— « Il », répéta le patriarche comme une diatribe. « La bête sans nom »… Il est de retour… Ne bougez pas, restez ensemble, si vous vous éloignez, il vous dépecera…

Il avait déclamé comme un illuminé, au point que pour un instant il m’était venu à l’idée que peut-être lui et son fils s’étaient arrêtés pour manger quelques champignons, il y en avait aux propriétés pour le moins « relaxantes » dans nos montagnes. Tout ceci n’était qu’un cauchemar. Ils n’avaient pas trouvé le boiteux, qui était sans doute sur le retour sain et sauf, et ils hallucinaient à cause des champignons.

Ce fut la voix de la matriarche, bien plus calme que celle de son mari qui me ramena à la réalité:

— « Il » est donc revenu, le monstre est là…

— Mais de quoi parlez-vous, lançai-je ? « Le monstre » ? Quel monstre ?

Elle tourna son regard vers moi, plus triste qu’apeurée. Je pouvais voir un conflit en elle, une hésitation profonde sur ce qu’elle devait dire. Elle reprit son souffle, baissa les yeux, et laissa tomber comme un glas:

— Le monstre qui a tué tes parents…

Tout se figea autour de moi. Je restai un long moment pantois, à ruminer la soudaine révélation. On m’avait toujours dit que mes parents étaient morts emportés par une coulée de neige et je n’avais jusqu’à ce jour jamais eu de raison de remettre ceci en cause.

— Tu étais petit, tu ne t’en souviens plus, reprit-elle au bout d’un moment. Nous étions partis pour le lac durant une belle journée d’été. Chacun vaquait sans soucis, lorsque d’un coup Il surgit de nulle part. Immense, aussi haut qu’un ours adulte dressé sur ses pattes, le pelage d’un vert terne comme les mousses sur les rochers en automne, et ses yeux, noirs, immenses et brillants comme les reflets de l’eau du lac. Son cri avait à peine retenti que ton père était déjà terrassé. Ta mère se jeta sur le monstre, mais il était bien trop rapide.

Je restai là, suspendu à ses paroles, revivant des faits qui avaient quitté ma mémoire depuis longtemps.

— Comme tu étais près de nous en train de jouer avec notre fils, je vous ai attrapé tous les deux et nous avons tous fui. Personne n’a eu le courage de retourner au lac avant le lendemain.

Elle baissa la tête, et le ton, avant de reprendre, hésitante :

— Et quand nous y sommes retournés, nous avons… Tes parents, ils… leur peau… ils avaient été…

— Dépecés ! acheva son mari d’un coup sec.

Les plus jeunes gémirent d’effroi et les plus anciens tressaillirent d’horreur. Moi, je sentis une colère sourde monter. On m’avait donc menti toutes ces années. Et de toute évidence, on continuait à me mentir de plus belle.

— Combien étiez-vous ? interrogeai-je d’une voix blanche.

La matriarche me regarda d’un air étonné, comme si ma question n’avait pas de sens.

— Le jour de votre petite balade au bord du lac combien étiez-vous ? criai-je.

Elle sursauta légèrement devant mon ton, mais répondit.

— Tes parents, moi, mon mari et quelques autres, mais quelle importance ?

Cinq échines se baissèrent à la mention de « quelques autres », et j’espérais que c’était de honte qu’elles se courbaient.

— Quelle importance ? rétorquai-je. Vous étiez donc sept adultes ? Sept, et personne pour venir en aide à mes parents ? Vous me dégoûtez…

— Tu ne comprends pas, avait-elle dit. Le monstre, il…

— Le monstre ! Celui que vous avez inventé pour couvrir votre honte ? Celui-là ?

— Mais…

— Assez avec vos mensonges, assez !

J’avais hurlé si fort que tous les yeux dardés sur moi s’étaient écarquillés. Je voyais rouge, et avant que je ne me jette sur elle, je fis volte-face et partis en courant, écœuré.

Ainsi, c’est cela les valeureux montagnards ? pensai-je. Une bande de pouilleux qui laissaient les leurs se faire tuer par un ours enragé, et qui, non contents, allaient ensuite inventer des fables sur des monstres pour justifier leur lâcheté ?

Lorsque je jugeai être suffisamment loin, je réduisis mon allure pour retourner au pas, continuant ma route toujours plus loin du clan en donnant libre cours à ma rancœur. En début d’après-midi je rejoignis le coteau menant aux deux pics, et l’escaladai, bien décidé sur le moment à ne jamais retourner en arrière. Je n’avais que faire des montagnards désormais. Ce clan de lâches et de menteurs pouvait bien garder leurs terres, j’irais en chercher d’autres ailleurs, trouver un autre clan, en fonder un moi-même s’il le fallait, mais je ne voulais plus entendre parler des montagnards.

C’est à ce moment qu’une odeur âcre m’assaillit. Senteur unique qui dès les premiers effluves m’envahit les papilles d’un goût métallique: l’odeur du sang. Au détour d’un petit éboulis partiellement enneigé, je vis d’abord la tache rouge écarlate sur le fond immaculé de la neige. Puis j’aperçus le corps mutilé du boiteux. Sa tête était intacte, la langue légèrement sortie avait tourné bleu, mais son corps… La peau en avait été entièrement arrachée, laissant apparaître la chair à vif, parfois même la musculature et les tendons. J’eus peine à réprimer un haut-le-cœur. Hagard, je restai de longues minutes à regarder le corps meurtri, comme hypnotisé, ne sachant plus que penser.

Se pouvait-il que toute cette histoire fût vraie ? J’essayai de trouver une autre explication, mais n’en trouvai pas cette fois-ci. Le boiteux avait bel et bien été dépecé, et pas un ours, pas un loup, n’aurait pu faire une telle besogne. Il me fallait des réponses et je décidai de me raviser. Malgré ma récente décision de quitter le clan à tout jamais, je me retrouvai bientôt à parcourir le chemin en sens inverse pour retrouver les miens.

Bien avant d’arriver, je sus que quelque chose n’allait pas. Le silence était trop lourd. Je gravis le dernier monticule lentement et découvris alors l’horreur : le clan avait été massacré.

Les montagnards gisaient, leurs corps mutilés privés de peau, masses sanguinolentes laissées à découvert sur l’étendue neigeuse. Au milieu des corps, me tournant le dos, Il était accroupi au-dessus du rouquin, tout à sa besogne. D’une griffe longue et acérée, il tranchait la peau, tandis qu’il tirait par à-coup pour finir de la séparer des chairs. Chaque à-coup faisait bouger le corps du rouquin dans un macabre soubresaut, comme s’il était encore vivant et parcouru de convulsions.

Un long frisson me parcourut devant ce funeste spectacle. Mes poils se dressèrent et je ne pus réprimer un petit cri d’horreur. Il m’entendit et se retourna vers moi en se redressant. La matriarche avait eu raison, le monstre était immense, aussi grand si ce n’était plus, qu’un ours, mais celui-ci n’était pas vert terne comme elle l’avait décrit. Il avait le pelage blanc sale, parsemé de taches gris clair, sans doute une mue saisonnière comme les lapins de notre région. Ce qui le rendait probablement encore plus dangereux, capable de se camoufler au gré des saisons. J’étais capturé par ses yeux terrifiants, immenses et noirs, dans lesquels je voyais le soleil couchant se refléter sans que jamais ils ne sillent. Il amorça un mouvement vers moi, et le reste ne fut que pur instinct de ma part. Tout d’abord, je sentis un long jet d’urine me tremper l’intérieur de la cuisse. J’étais incapable de maîtriser ma vessie plus longtemps. Ensuite, je détalai en courant, la peur au ventre…

 

Deux choses me ramenèrent à la réalité précipitamment: le souvenir de cette peur indicible, et la silhouette qui venait de surgir au-dessus moi au bord du plateau.

Je me remis aussitôt debout, ne pensant plus à mes muscles endoloris, ma tête qui tambourinait, ni même au froid. Je contournai la souche et filai vers la forêt. Ralentit par sa masse, j’avais peut-être une chance de perdre mon assaillant en zigzaguant entre les arbres.

J’entendis son cri déchirant retentir, mais ne perdis pas un instant à me retourner. J’étais sous le couvert des sapins avant que son cri n’ait fini de résonner contre les parois de la montagne. Aussitôt, je bifurquai sur la droite, passai de justesse sous un arbre abattu et décidai cette fois de réduire ma course afin de ne pas m’étaler de tout mon long comme la nuit dernière.

Un crochet sur la gauche et je sautai d’un seul bond par-dessus un petit cours d’eau gelée. Je ne savais pas où j’allais, mais je prenais garde à ne pas tourner en rond et revenir sur mon chemin. M’insinuant entre les troncs, traçant mon chemin entre la végétation sèche, je poursuivais ma course. Bientôt les arbres se parsemèrent quelque peu et avant que je n’aie pu réaliser, je me retrouvais à découvert au bord d’une vaste plaine. J’hésitai un instant à retourner sous les arbres, mais c’eût été rebrousser chemin et risquer de tomber nez à nez avec lui. Aussi, je redoublai mes efforts pour traverser cette plaine au plus vite et rejoindre les bois qui se trouvaient de l’autre côté. J’étais environ à mi-chemin lorsque je fus brisé dans mon élan par une vision inattendue; devant moi, à l’orée du bois, une douzaine de silhouettes venaient d’émerger. La meute des loups des plaines !

Arrêté net, je restai haletant au milieu de l’espace découvert. Devant moi, il y avait les loups des plaines, avec toutes les histoires de mon enfance sur leur cruauté. Derrière moi, il y avait le monstre, avec sa griffe acérée pour arracher la peau de ses victimes. En face, ils m’observaient sans bouger, attendant visiblement que je prenne une décision sur ma direction. Je réfléchis un court instant à mes options. Mais finalement, la décision était bien simple. Ceux des plaines ne pouvaient pas être pires que le monstre. J’avais été témoin de sa férocité, alors qu’on m’avait juste conté la leur.

Je repartis en avant, droit sur la ligne de loups qui se dessinaient devant moi. Au fur et à mesure que je m’approchais, je les voyais se mettre en formation en demi-cercle. J’eus un frisson, c’était la position classique pour se refermer sur la proie égarée ou rabattue. D’instinct, je m’arrêtai en pénétrant dans leur périmètre, je savais que j’aurais été mis en pièce si je continuais à courir. Me pliant à leur code, je m’abaissai en signe de soumission, espérant les apaiser et leur faire comprendre mon désarroi. J’esquissai même maladroitement deux brefs jappements pour appuyer ma cause.

Ils tendirent tous le cou, mais ce n’était pas sur moi et mes simulacres que leurs regards étaient portés. Ils fixaient un point loin derrière moi. Je n’eus pas besoin de me retourner pour comprendre ce qui avait capturé leur attention. Je relevai la tête rapidement, et sans me soucier d’être compris ou non, je hurlai:

— C’est le monstre, laissez-moi passer, fuyez, il arrive !

Aussitôt, les douze du clan des plaines firent demi-tour et détalèrent, la queue entre les jambes tout comme moi. Je bondis sur mes pattes et les suivis promptement, tandis qu’ils fonçaient dans le bois en hurlant à leur tour:

— Fuyez ! Il arrive ! Le voilà, c’est… l’Homme !

 

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