Titre

Le square

Accroche

Il a juste besoin d’un gardien.

Description

Une petite nouvelle en réponse à un appel à texte de la WebRevue « Univers d’outre-monde » sur le thème « Mystérieuse forêt ». Du fantastique classique, avec de l’étrange, du mystérieux et des héros oubliés…
15 500 signes

 

Texte complet 

« Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il… »

— …se sauverait !! interrompit une voix rauque.

Le ton enfantin du petit bonhomme blond qui sortait du square se tarit brusquement et la fin de la comptine resta perdu dans le fond de sa gorge.

— Maman ! Maman !

La mère du bambin l’attira tout contre elle d’un geste sec qui le fit quitter contact avec le sol quelques instants. Elle toisa le clochard avachi dans ses loques puantes qui venait de ternir l’élan joyeux de sa progéniture. Un mélange de dégout et de dédain se mêla dans son regard. Elle ne dit rien cependant, il ne méritait pas autant d’attention. Elle retroussa son nez dans un geste équivoque pour lutter contre l’odeur âcre et nauséabonde de crasse qui lui assaillait jusqu’au gosier. Elle accéléra le pas en traînant son chérubin qui pendait accroché à son bras comme une poupée désarticulée et ils s’éloignèrent en trottinant vers le flot de véhicules de l’avenue toute proche.

— Pourquoi il est méchant le monsieur ? demanda avec candeur le petit garçon qui peinait à suivre sa mère dans la rue.

La réponse se perdit dans la distance et le brouhaha de la circulation.

Le portillon grinça à n’en plus finir en se refermant péniblement sur leur passage, son ressort à bout de force n’amortit aucun choc et un claquement sec de métal contre métal conclut son laborieux effort.

— Les bois abritent bien pire que les loups, petit… maugréa pour lui-même le sans-abri dans un souffle inintelligible.

Il était affalé à la sortie, un mètre à peine au pied du portail bas légèrement de guingois, contre la grille du petit parc municipal. Un enclos plutôt, fait d’un vieux grillage tressé en acier ondulé se dressant à hauteur des hanches. Les différentes couches de peinture avaient presque doublé l’épaisseur des fils de fer formant le losange des mailles. Pour le moment un marron délavé par le soleil et les intempéries habillait cette clôture que longeaient sur tout le pourtour des buissons de fusain du Japon taillés au carré. Les petites feuilles vert-tendre paraissaient cirées, donnant une impression artificielle à l’ensemble. Par endroits, la peinture écaillée sur plusieurs épaisseurs révélait les éons traversés par le square en révélant les pelages de couleurs successives qui avaient accompagné des générations de gamins dans leurs jeux ; gris, vert bouteille, noir, un marron plus clair, l’orange d’une ancienne couche d’antirouille… Rien à voir avec les nouvelles normes modernes de grillage rigide monté par panneaux entiers, tendus entre des poteaux lisses et galvanisés d’un vert séant aux préoccupations écologiques à la mode.

Mais ce square n’avait que faire des attentions de l’urbanisme moderne, il n’avait pas besoin d’une rénovation, juste d’un gardien.

Vautré à même le bitume dans un coin d’ombre projetée par la haie régulièrement entretenue par les services de la voirie, l’homme replié sur lui-même ne prêtait plus attention aux quelques passants foulant le trottoir d’un pas pressé en direction d’une artère plus large, d’une station de métro ou d’un arrêt de bus. Pas plus qu’eux ne feignaient de prêter attention à lui d’ailleurs, préférant ignorer sa présence par trop perturbante dans ce quartier de la ville bien propret. Comme le grillage, lui aussi était recouvert de plusieurs couches qui s’écaillaient ; un long manteau imperméable beige taché et ouvert sur une veste kaki parsemée de poches. Un pull gris aux mailles mitées, un t-shirt noir à manche longue, un autre à manches courtes, quelques millimètres de graisse et de crasse avant d’atteindre la peau, sans doute blanche des lustres auparavant.

Il était bien trop habillé pour cette saison, demain serait le début de l’automne et les jours étaient encore beaux. Les jours peut-être, mais pas les nuits. Elles commençaient à se rafraichir. Le vieil homme n’avait pas de sac, pas de chariot, pas de petit coin secret dans la ville pour cacher ses effets personnels. Tout ce qu’il possédait, tout ce qu’il était, restait collé à sa personne en toute saison.

Il leva lentement la tête vers les cieux. Ses cheveux bruns mi-longs et filasses ondulèrent sur le col relevé de son trench-coat maculé de traînées huileuses. Son bonnet vert rapiécé accrocha une petite branche osant s’aventurer entre les mailles du grillage, révélant un front haut et creusé de profondes rides. Son visage noirci par une barbe drue en bataille était buriné par les intempéries et le soleil. Un effluve rance émanant de son torse accompagna le mouvement de tête, mais il n’y porta aucune attention. Ses yeux bleu titane paraissaient vifs dans ce corps éteint, mais seule leur couleur brillante conférait cette impression, son regard restait superficiel, à la recherche du soleil. Déconnecté des réalités et du rythme urbain, les travailleurs pressés de rentrer chez eux qui avaient subitement envahi les trottoirs ne lui étaient d’aucune indication quant à l’heure. Pas plus que la recrudescence du passage des voitures, ou les odeurs de fritures provenant des fast-foods situés en amont. Cette symphonie citadine cyclique qui marquait la fin de journée lui était étrangère. Son horloge à lui était dictée par l’astre de feu. Il se passa une main calleuse sur le visage. Ces ongles noirs incrustés de crasse, trop longs, terminaient des doigts noueux et épais. Il ramena le menton sur son torse, résigné. Oui, le soir approchait. Le square allait fermer.

 

L’aire de jeu était minimaliste : un bac à sable de 15 m sur 15, un toboggan bosselé en plastique jaune délavé, et deux balançoires en pneu suspendues par de lourdes chaines à un portique gris ayant fait son temps. L’agent municipal zigzagua entre les quelques bancs aux armatures de béton et lattes épaisses pour ramasser les détritus et les jeter nonchalamment dans les deux poubelles prévues à cet effet. Il arpenta rapidement l’allée de gravier serpentant dans le domaine miniature d’à peine 2500 m2 et fit le tour de l’énorme chêne masquant le fond du jardin public. Certain qu’il ne laissait personne derrière lui, il sortit du square et ferma le portillon avec sa clé universelle.

— C’est fermé, il ne faut pas rester là, lança-t-il au sans-abris toujours avachi à l’entrée.

L’autre ne broncha pas, paisiblement recroquevillé avec ses bras autour des genoux. Difficile de dire s’il faisait mine de dormir, ou ignorait ouvertement l’agent.

— Vous n’avez pas l’adresse d’un refuge où passer la nuit ?

Il s’était penché vers l’homme, mais s’arrêta net, bloqué par un mur pestilentiel. Il eut une moue d’écœurement et souffla en se redressant pour mettre un peu de distance entre lui et le vagabond.

— Monsieur ?

Il insistait mollement en gardant ses distances, sans doute poussé par une bribe de devoir civique. Mais lorsque le clochard remua finalement, rassurer de le voir bien vivant, l’agent municipal haussa les épaules et s’éloigna dans les rayons bas annonçant le crépuscule. Il ne se faisait aucune illusion, le miséreux enjamberait le grillage à la première occasion pour aller passer la nuit sur l’un des bancs du parc, mais ce n’était pas son affaire, sa conscience professionnelle de fonctionnaire de la ville s’arrêtait là, il n’était pas payé pour s’occuper de tous les cas sociaux de la commune.

 

La nuit était tombée et avec elle le trafic incessant avait diminué. Sur l’avenue il y avait encore quelques passants nocturnes, mais dans la contre-allée où s’ouvrait le square tout était désert depuis un moment. L’homme se redressa enfin, une ombre parmi les ombres. Il dérouilla lentement ses articulations à l’abri de la lumière ambré de l’éclairage public jetant sur le trottoir les feux de ses réverbères comme autant de halos. Le cou d’abord, puis les épaules, les coudes, les poignets, les hanches… À chaque fois sa stature se redressait, s’affirmait, s’imposait dans la nuit. Il secoua ses oripeaux dans un nuage de poussière qu’une soudaine bourrasque vint emporter dans un sifflement strident. Une forte odeur incongrue d’humus fraîchement battu par la pluie s’éleva en volutes autour du mystérieux inconnu. Il repensa malgré lui au gamin et à sa comptine : « … si le loup y était… »

Comme il aurait voulu que les loups soient là en effet ! Il aurait pu jouir de leur compagnie, puisé dans leur force et leur noblesse… Mais les loups n’étaient pas fous, même du temps où ils arpentaient cette contrée en nombres, ils ne se seraient jamais aventurés ici. Pas aujourd’hui. Ces maîtres de la forêt avaient toujours su mieux que quiconque éviter cet endroit maudit.

Il exhala lentement, las, conscient du poids des ans sur ses épaules. À contrecœur il pivota sur lui-même et pour la première fois posa ses regards sur le square. Ses yeux bleus brillaient maintenant d’une vie propre, un regard dur empreint d’une détermination ancestrale. Il ne vit pas les chaînes d’acier, les pneus de caoutchouc craquelés, le bac emplit de sable brun ni la haie régimentaire. Il ne sentit pas les hydrocarbures suintant de l’asphalte, l’urine concentrée des chiens le long du grillage, les relents d’égouts de la bouche proche ni la décomposition émanant des poubelles dues pour leur ramassage. Il n’avait d’yeux que pour le vieux chêne.

D’un geste leste il passa par-dessus le petit portillon sans un bruit. Le paysage urbain s’effaça comme des lambeaux de vieux parchemin déchirés devant ses yeux, laissant peu à peu place à ses souvenirs. Une forêt profonde, sombre et majestueuse. Des fûts millénaires dardant des cimes comme autant de défis aux dieux célestes. Une brume enivrante couvrant chaque parcelle, roulant entre les fougères, les radicules et les pousses, flottant sous la canopée comme un vaste lac évanescent. Une faune riche et vibrante, une flore étincelante dans les puits de lumière s’insinuant dans les trouées du feuillage dru. Une bise légère qui parvenait toujours à se frayer un chemin entre les troncs, apportant des odeurs de blés sauvages ou de coquelicots. Un domaine sylvestre primordial dont il avait reçu la charge, il y a longtemps… si longtemps…

Le crissement des graviers sous les semelles trouées de ses vieilles chaussures de sport déchirées était à peine audible. Il traversa le parc jusqu’au chêne. Un vieux tronc aussi noueux que ses doigts, large, torturé, comme lui. Un méandre d’écorce, de plis et de replis, de branches épaisses et tordues par les épreuves. Son arbre… le dernier géant de son domaine, de sa forêt, de sa charge.

Il passa lentement ses doigts calleux sur les sillons de l’écorce. Un frisson envahit tout son corps lorsqu’il communia avec la force inébranlable de l’arbre majestueux. La ramure répondit à son frisson en des centaines de froissements cristallins. Les feuilles les plus sèches tombèrent autour de lui en une pluie légère chargée d’une fragrance musquée, lui arrachant un sourire et une larme. La goutte traça un sillon propre sur sa joue, se fraya un chemin entre les poils hirsutes de sa barbe, s’allongea dangereusement en équilibre instable et plongea dans le vide pour s’écraser sur la terre noire entourant la base du tronc.

L’homme prit aussitôt conscience du méandre de racines plus épaisses que les branches, plongeant au cœur de la terre à la recherche des minéraux. Un faisceau s’étendant de radicelles en radicules sous le béton et l’asphalte, puisant plus profondément que l’homme n’avait osé creuser, à la source même de vie de la forêt originelle ayant jadis couvert ce bassin à perte de vue. Et comme il s’y attendait, il discerna aussi autre chose dans les profondeurs de la terre… Les ténèbres ! Ils sourdaient, remontant à la surface, avides d’envahir le monde extérieur, de s’étendre, de dominer, de détruire…

Un équilibre millénaire sous la responsabilité d’une poignée de druides élus, comme lui. La bataille invisible des forces de la Nature contre celles du Mal. Les forêts forçant les ténèbres à rester tapis, les emprisonnant de leurs racines de leur poids et de leur vie. Le Mal s’infiltrant insidieusement, cherchant un chemin vers la lumière, insinuant ses forces immondes et putrides à travers le monde. Deux fois par an les ténèbres redoublaient d’efforts et partaient à l’assaut. Profitant des équinoxes pour s’imposer, passer les barrages de la nature, se fondre et pénétrer le monde pour en faire son nouvel air de destruction. Mais pendant plus de mille ans, fidèle à sa charge, dévoué à sa responsabilité, le Gardien est toujours venu pour repousser les ténèbres. Aucun orage, aucune guerre ni aucune épidémie n’ont pu le faire déroger à sa sacro-sainte tâche de protecteur. Pas même l’urbanisation galopante des derniers siècles.

Il entama une longue litanie dans une langue depuis longtemps oubliée. Sa voix gutturale s’envola dans les bras d’une brise chaude qui tournoyait autour du chêne, balayant les feuilles en un large tourbillon. Les nuages s’écartèrent pour laisser l’astre blond darder ses rayons d’argent fantomatiques, unique éclairage dans le square désert, révélant le duel immémorial qui y prenait place. Il était minuit passé, tout le monde dormait ou presque. Un sommeil agité, nerveux et empli de cauchemars. Les rares automobilistes étaient fébriles au volant, électrifiés par une tension invisible. Affleurant la ville, prêt à s’en emparer, les ténèbres accroissaient leur poussée démoniaque, prêt à tout saper comme un torrent de boue immuable, une traînée de lave dévastatrice.

Mais sous le chêne, toujours en contact direct avec l’écorce râpeuse, le vieux druide continuait sa lente psalmodie. Un combat de titan qui passait inaperçu au conscient de tous, deux volontés s’affrontant en silence, cherchant la faille de l’autre pour le submerger et l’emporter à tout jamais. Le druide était en sueur, ses traits tirés marquaient son agonie intérieure. La force de la forêt était loin, il devait redoubler d’efforts. Il n’y avait plus que lui, lui et le chêne, derniers vestiges d’un domaine autrefois immense et dont la puissance seule suffisait à enrailler le mal. Les ténèbres pressaient leur présence, gagnant du terrain, se profilant toujours plus près de la surface, jusqu’à émerger.

En transe, le druide puisa dans ses dernières réserves d’énergie, intensifia sa volonté, éructa ses ordres aux ténèbres de reculer, de retourner dans leurs abysses. Les nuages se gonflèrent et tournèrent au gris anthracite, la Lune fut masquée de nouveau et le tonnerre gronda, menaçant. L’homme ancra ses pieds dans la terre et raffermit sa prise sur le tronc, fusionnant toute sa force avec lui, les deux entités ne faisant plus qu’un dans un ultime effort commun à repousser l’ennemi. Et le mal qui suintait, toujours plus proche, sentant la faiblesse du gardien et galvanisé par sa possible victoire. Un râle profond et guttural déchira la gorge du vieux sage. Le chêne craqua de toute sa longueur, prêt à rompre. Les nuages devinrent noirs et un éclair zébra les cieux. Le coup de tonnerre déchira les ténèbres en même temps que la dernière injonction de l’homme et gronda quelques secondes dans la nuit.

Le druide et le chêne avaient vaincu, encore une fois. La tension retomba instantanément. Les nuages se dispersèrent, la brise s’affaissa, le vieil homme  à bout de force tituba, tremblant, et s’écroula sur le banc le plus proche. Demain les agents communaux le retrouveraient gisant là, épuisé. Ils le chasseraient. Il retournera alors à ses errances pendant six mois, juste le temps de se ressourcer, de reprendre des forces jusqu’au prochain équinoxe. Et puis il reviendra protéger son domaine, sa forêt, son chêne. Il retournera garder le square et sauver le monde en lui octroyant un nouveau sursis. 

Choisissez votre poison :