Titre

Marqueur 26

Accroche

La nature ne fait rien en vain… – Aristote
… et elle trouve toujours son chemin. – Kanata

Préface

 

En moyenne 100 espèces — animales et végétales confondues — disparaissent chaque jour sur Terre (entre 72 et 137 selon les études les plus opposées). Des recherches récentes sur les fossiles indiquent que c’est un rythme 1000 fois plus rapide que le taux d’extinction naturel de l’évolution des espèces dans le passé.
Il y a toujours des doutes sur les causes de cette accélération, même si la main de l’homme semble y être pour beaucoup.
Là où il n’y a aucun doute par contre, c’est que la Nature n’a pas dit son dernier mot, n’en déplaise à Homo sapiens.

Résumé

Alexandra Rousseau est une lycéenne perturbée, ses nuits envahies de rêves apocalyptiques lui ont fait traverser une période instable de neurasthénie. Qui est l’étrange garçon qui apparaît de manière récurrente dans ses songes ? Quel est le rôle de Sandrine, cette prisonnière sur laquelle on expérimente en secret ? Que penser du scénario d’extinction de notre espèce qui se dévoile peu à peu dans son esprit ? Sans personne pour la prendre au sérieux, elle va devoir seule reconstituer ce puzzle planétaire qui menace l’Humanité entière.
De découvertes scientifiques en décisions industrielles, c’est le futur même des générations actuelles qui va se jouer dans ce thriller d’anticipation qui vous fera découvrir sous un autre angle l’hégémonie de l’Homme sur notre planète.

Pitch

« La nature ne fait rien en vain… – Aristote »

Pandémies, allergies environnementales foudroyantes, dégénérescence cellulaire, stérilité : la Nature a trouvé le moyen d’éliminer le parasite qui gangrène sa planète depuis trop longtemps.

Au travers de ses rêves prémonitoires, Alexandra Rousseau, une lycéenne de la région parisienne est la témoin involontaire et impuissante de ce sombre futur qui attend l’humanité. Avant la fin de ce siècle, elle sait que les hommes feront face à leur extinction génétique. Après une pandémie alimentaire record, c’est leur système immunitaire qui s’effondre. Allergiques à leur propre environnement, ils se retranchent dans d’immenses mégapoles, fuyant tout espace naturel et allergène. Les différents traitements mis au point pour combattre ce mal rendent la population stérile.

Alexandra n’a aucun espoir de pouvoir enrayer ce fléau, qui croirait en effet aux élucubrations d’une adolescente quand sa propre mère ne l’écoute pas ? Comment convaincre les pouvoirs publics de notre époque du terrible avenir qui se prépare ? Pour elle, la solution est ailleurs et réside avec les mystérieux « Naturalis ». Une espèce humaine qui a toujours côtoyé les Sapiens, mais n’a été révélée aux yeux de tous qu’après les recherches génétiques induites par la lutte contre les allergies. Eux-mêmes immunisés, ils sont rapidement devenus les boucs émissaires de tous les maux des Sapiens. Représentants vivants de cette Nature devenue hostile, ils sont identifiés et persécutés.

Les visions d’Alexandra reviennent sans cesse sur Nathaniel, un garçon aux capacités surprenantes proche du Conseil des Naturalis. Elle entrevoit aussi Sandrine, un hybride sur lequel les Sapiens expérimentent et dont le code génétique recèle à la fois les secrets de l’élimination des Naturalis, et de la rémission des Sapiens. Le marqueur génétique 26 est peut-être la clé. Entre réalité et visions, présent et futur, Sapiens et Naturalis, Alexandra doit choisir. Du devenir de Sandrine dépend la survie des deux espèces et Alexandra devra trouver un moyen de sortir de son rôle de simple spectatrice pour influer sur les évènements.

Description

Thriller d’anticipation. Écrit à ses débuts sous forme de roman-feuilleton, à l’origine un projet « 365 » avec la publication d’épisodes quotidiens. Revu après une trentaine d’épisodes dans une optique de roman, il en a gardé le dynamisme ainsi que des chapitres (épisodes) courts et percutants se terminant toujours en suspens.

577 000 signes.

 

Extrait

NOUVEAU ! Pour un extrait de la version roman, c’est ici…

Pour les nostalgiques et la génèse de l’histoire :  »romans-feuilletons » regroupe la publication des 26 premiers épisodes de feuilleton écrit en temps réel au quotidien en 2010, ainsi que la série « Marqueur 26 » spécifiquement dédiée. La version roman varie quelque peu, notamment pour l’ajout d’éléments propres à la suite de l’histoire, mais reste fidèle au rythme imposé par ces épisodes.

                                                                                                                                                                                    

                                                                                                                        

Prologue
Région parisienne, septembre 2012

 

Emmitouflée sous sa couette, Alexandra se tourna sur le côté. Elle vida son esprit des tracasseries quotidiennes, bien décidée à s’endormir au plus vite pour le retrouver.

Des six derniers mois, elle avait appris une chose : la gestion parfaite de ses cycles de sommeils. Au début pour les combattre avec acharnement et éviter ainsi les visions apocalyptiques qui l’assaillaient. Mais depuis juin, au contraire, elle en tirait le maximum pour profiter de la présence de Nathaniel qui s’était imposée dans chacun de ses songes.

Son dernier trimestre raté à cause de sa neurasthénie, son passage de justesse en terminale, les trois mois de vacances à convaincre sa mère qu’elle allait mieux, la rentrée scolaire… tout ça ne revêtait aucune importance pour le moment. Elle refoula ces pensées parasites, se concentra sur Nathaniel – curieuse de la situation dans laquelle elle s’apprêtait à le retrouver –, prit une grande inspiration, et se laissa emporter par Morphée.

1

 

La surface lisse de la petite flaque d’eau reflétait le ciel plombé, aussi fidèle qu’un miroir. S’y dessinait tous les détails des lourds nuages gris qui défilaient paresseusement des kilomètres au-dessus. Tout était paisible sur cette étendue aquatique miniature perchée au sommet d’un immeuble désaffecté. Pas le moindre souffle d’air ne rayait ce vernis parfait. Pourtant, les bords commencèrent à se boursoufler et des vaguelettes à se former. Le sol propageait une onde rythmée qui perturbait peu à peu la tranquillité du liquide. La réflexion du firmament se brouilla et son impassibilité ne fut bientôt plus qu’un souvenir. À l’échelle de cette flaque, une véritable tempête sévissait à mesure que les chocs saccadés se rapprochaient. Au centre, une gouttelette se souleva en réaction aux vibrations induites, bravant l’attraction terrestre. Mais on ne bafoue pas la loi de la gravité impunément. La projection d’eau retomba bien vite et s’écrasa en ajoutant encore au tumulte de la masse aqueuse. Puis soudain, sans autres signes annonciateurs ; ce fut le raz-de-marée !

Une chaussure en tissu bleu-marine et semelle en caoutchouc autrefois blanche vint faire exploser la petite nappe toujours stagnante quelques secondes plus tôt. Des éclaboussures jaillirent dans tous les sens avec des reflets irisés trahissant une forte concentration d’hydrocarbures. Le claquement sec du « splash » fut bientôt remplacé par un bruit sourd de succion alors que le soulier maculé d’une boue noirâtre continuait sur son élan. Sitôt libéré du poids de l’homme, le cratère fangeux qui s’était formé commença à se gorger de nouveau. Mais cette fois le liquide resta trouble. Les dépôts et dissolvants qui s’étaient amassés sur le fond pendant des lustres étaient maintenant en suspens dans la bouillasse infâme suintant du sol noir. Le calme n’eut pas le temps de revenir, la flaque de se polir et refléter à nouveau les cieux. Une botte – en coque polymère cette fois – s’écrasa, puis une autre, et encore une autre. Les empreintes étaient profondes, le rythme si serré que le limon spongieux n’avait pas le temps de se refermer sur les crevasses avant qu’un nouveau pied ne dispersât une fois de plus la lourde vase en des gerbes gluantes.

À chaque enjambée d’un des membres de la meute de poursuivants, de faibles vrombissements marquaient leurs foulées. Une armature métallique légère longeait leur corps, un exosquelette qui accompagnait leurs mouvements et amortissait les chocs. La motorisation des articulations amplifiait l’effort musculaire du porteur avec un minimum d’énergie humaine. Ainsi équipés, les traqueurs avaient l’avantage. Ils filaient plus vite et se fatiguaient moins. Le fuyard, à peine vingt-cinq mètres en avant, ne bénéficiait pas des mêmes artifices. Il serait bientôt rattrapé.

La respiration soutenue, mais régulière, le jeune homme courait en de longues enjambées rapides. Vêtu d’un jean et d’une chemise en lin ouverte sur sa poitrine ambrée, il progressait avec la constance d’un athlète rompu à la course. Ses cheveux mi-longs d’un noir de jais, lâchés, retombaient sous la ligne de ses épaules en ondulant au rythme de ses foulées. Sur sa droite le soleil bas lançait des éclats de feu, trahissant la fin de journée proche. Derrière lui, un immense dôme aux éclats électriques orangé protégeait la mégapole qu’il fuyait. Bientôt, l’astre et le bouclier rivaliseraient de couleur, et pour un temps, harmoniseraient leurs teintes pour donner la brève illusion que le dôme n’existait pas. Les citadins appelaient ce phénomène « la phase ». Beaucoup arrêtaient leurs activités pour observer quotidiennement cette période particulière de quelques minutes. Mais Nathaniel ne regarda pas un instant en arrière. Pas même pour jauger de la distance qui l’éloignait de ses poursuivants. Les cliquetis métalliques de leurs harnachements lui suffisaient à évaluer leur progression. Pour le moment, il était surtout concentré sur ce qui se passait devant lui. Il arrivait au bout du toit plat sur lequel il fuyait. Une contre-allée de cinq mètres de large séparait ce bâtiment du suivant. Il devait prendre son élan et calculer la seconde précise de son extension, afin de sauter la longueur sans s’écraser six étages plus bas.

Le revêtement goudronneux qui couvrait la toiture n’avait pas été entretenu depuis longtemps. Les intempéries, les ardeurs du soleil et le temps avaient eu raison de lui. Il s’était peu à peu désagrégé pour former une couche poisseuse sur toute la surface de l’édifice. Le court muret qui bordait le périmètre retenait la fange croupie. Le jeune homme savait que cette bourbe pouvait se dérober s’il exerçait une pression trop brusque, aussi choisit-il avec précision le moment de son envolée. Il prit appui sur le petit parapet, profitant de la stabilité de cette couronne de béton pour s’élancer de toutes ses forces. Sous l’impulsion, il gonfla ses poumons à bloc en un souffle rauque et violent. Ses bras accompagnèrent le saut avec un mouvement de balancier. Pendant une seconde il resta suspendu dans les airs, les jambes écartées en ciseau, le corps penché vers son but, les bras en arrière, le visage crispé par l’effort et ses yeux d’ébène emplis de détermination. Puis son pied droit rencontra la surface plate et solide d’un autre parapet identique à celui qu’il venait de quitter. Il libéra l’oxygène qu’il avait emprisonné et descendit du muret d’un bond. En quelques enjambées souples dans la gadoue sombre de cet autre toit, il retrouva son rythme et son souffle. Il détala de plus belle entre les rares paratonnerres et antennes rongés par la rouille qui tenaient encore debout.

Derrière lui, le groupe enjamba le gouffre comme une masse grouillante de fourmis passerait au-dessus d’une brindille : en un agrégat fluide, et sans effort apparent. Certains individus commencèrent à glisser en rejoignant le sol huileux, mais les stabilisateurs de leur équipement compensèrent et ils reprirent leur course. Un fantassin retardataire sauta après tous ses camarades, décolla du premier parapet, dépassa le second et se réceptionna à même le toit. Les poutres métalliques rongées par la rouille cédèrent, et la dalle de béton affaiblie par des années d’acides stagnants s’effrita comme une plaque de sable durcie au soleil. Dans un fracas de débris et un tourbillon mêlé de poussière grise avec des gerbes visqueuses noirâtres, le traînard passa à travers la structure. Le casque léger qui terminait son exosquelette percuta le bord du trou. Sa visière craqua sous le choc. Le reste du groupe continua sa course sans se soucier de l’incident. Seul l’homme à la tête de la troupe se tourna pour lancer un regard exaspéré en arrière. Il cracha quelques ordres dans son appareil de communication pour vérifier si le maladroit pouvait toujours opérer et lui intima de rejoindre la rue en contrebas. Il fit un geste et poussa ses soldats à accélérer leur poursuite. Les armatures mates en titane brossé leur conféraient puissance et amorti. Sous le métal, leur corps était couvert d’une cotte de mailles synthétique protectrice. À la fois souple, légère et robuste, elle n’entravait pas leurs mouvements. Sa teinte grise se confondait avec celle des exosquelettes bruts dépourvus de peinture. Seul le logo estampillé sur chaque épaule apportait une touche de couleur. Un « M » majuscule stylisé kaki aux jambages pointus et enchevêtrés d’un « X » noir surmontait une inscription aux caractères militaires : « B.A.N. 1723 ». L’insigne du grade de chacun couronnait le tout. La brigade fondit sur sa proie.

En dépit du handicap évident du fuyard, la troupe n’avait pas encore réussi à réduire l’écart. Mais le chef d’escouade voyait la chance lui sourire. Ils arpentaient le dernier immeuble de cet ensemble abandonné, et bientôt le coureur n’aurait plus nulle part où s’enfuir. D’une brève injonction, il ordonna à son peloton de se déployer en éventail afin de couper toute tentative de retraite à l’insoumis désormais acculé. Le fugitif arrivait à l’extrémité du bâtiment. Il devrait s’arrêter s’il ne voulait pas plonger vers une mort certaine. D’un même mouvement, les soldats s’armèrent des courts fusils d’assaut fixés à leur cuisse, prêts à le mettre en joue. Ils ralentirent, lui pas… Avant d’avoir pleinement saisi ce qui se passait, ils virent le jeune homme sauter par-dessus le garde-fou et disparaitre dans le vide.

 

2

 

Alexandra gémit sous sa couette. Jamais ses visions de Nathaniel ne l’avaient plongée dans une telle frénésie. Qui étaient ses hommes à sa poursuite ? Leur équipement ne ressemblait en rien à celui des patrouilles habituelles que Nathaniel déjouait sans difficulté lors de ses incartades en ville. Quand le jeune homme sauta, elle ne put retenir un frisson. Le rythme de sa respiration s’affola dans l’expectative, mais elle ne se réveilla pas.

 

3

 

Sensation d’apesanteur, la chute lui souleva le cœur.

Le choc fit trembler ses jarrets fléchis. Pas la place pour amortir son saut de trois mètres convenablement sur cet étroit balcon.

Nathaniel se propulsa en avant.

Son corps passa à l’horizontale au-dessus de la rambarde sur laquelle il avait pris appui d’une main.

Il glissa dans les airs, longeant le mur de l’immeuble. Atterrit un étage plus bas en s’infiltrant de biais dans l’espace vertical des deux balcons parallèles au sien.

Nouveau choc.

Il repartit en sens inverse, et sautant en quinconce d’un balcon à un autre, poursuivit sa périlleuse descente comme un cabri.

Agglutinés au parapet, les militaires se penchèrent au moment même où le jeune homme effectuait son dernier bond. Un concert de jurons s’éleva lorsqu’il rasa l’immeuble pour se soustraire à leur vue et traverser la rue.

— Cotillard ! hurla le sergent. Il est à votre niveau, choppez-le ! Cotillard ?

En l’absence de réponse de son fantassin égaré, il frappa du poing sur sa cuisse, jaugea la distance du sol et sauta à son tour, suivi de près par le reste de sa brigade. Ils ne visèrent pas les balcons pour freiner leur descente et se lancèrent au plus court dans le vide. Les exosquelettes, poussés au bout de leurs limites, amortirent leur chute dans un crissement de métal.

Le fugitif venait de tourner au coin d’un hangar désaffecté. La meute reprit sa course, rejointe par son élément retardataire qui déboula du porche de l’immeuble. Il fit signe à la ronde que son appareil de communication ne fonctionnait plus. Une partie de sa visière brisée pendait le long de sa joue. Le sergent l’arracha d’un coup sec et remit le soldat dans les rangs en lui administrant une calotte qui sonna creux contre la surface du casque.

En dehors des acteurs de la course-poursuite, le quartier était désert, délaissé. Les carcasses de voitures éventrées trahissaient la durée prolongée de cet abandon. Il s’agissait de l’un des nombreux secteurs interdits qui bordaient « le Bois ».

La destination du fugitif ne faisait plus aucun doute aux yeux du chef, et sa capture n’était plus une option. Vivant, il aurait pu être interrogé afin de découvrir les autres membres de son réseau. Mais il était maintenant impératif de le stopper avant qu’il atteigne son but… quels que soient les moyens à utiliser.

Ne pas courir en ligne droite, ils lui tireraient dessus à la première occasion désormais.

Crochet à gauche.

Repli derrière le châssis d’une voiture couchée sur le côté.

Son souffle était rauque, il commençait à perdre sa régularité.

Il plongea dans les ténèbres d’un hangar éventré. À l’abri des épandages de désherbants hebdomadaires pratiqués sur la zone interdite, un pissenlit rabougri dardait sa tête dans un coin d’ombre.

Je peux y arriver.

Nathaniel zigzagua en silence entre les détritus, moins souple qu’au début de la poursuite. La fatigue se faisait sentir.

Derrière lui les bottes résonnèrent sous la charpente couverte de tôles quand le groupe débarqua à son tour dans l’entrepôt désaffecté. Ils foncèrent droit sur lui, renversant le capharnaüm qui se trouvait sur leur chemin dans un vacarme répercuté en écho contre les parois. Des barils roulèrent, laissant échapper des effluves acides de produits chimiques.

Le jeune garçon essoufflé eut juste le temps de bondir sur une ancienne porte d’évacuation à moitié dégondée.

Le claquement du battant repoussé avec force derrière lui couvrit le bruit d’impact du projectile qui vint s’écraser à l’endroit précis où il se tenait une fraction de seconde plus tôt.

L’issue de secours débouchait dans une ruelle étroite bordée de chaque côté par de hauts murs de béton brut. Une allée rectiligne avec un seul point de sortie environ cent-cinquante mètres en aval, et le dos d’un bâtiment décrépis terminant cette impasse en amont. La horde serait sur le seuil avant que Nathaniel ne puisse atteindre l’embouchure. Il ferait alors une cible facile. Puisant dans ses dernières ressources, il repartit de plus belle.

Le fracas de la porte violemment rabattue retentit alors qu’il n’était pas encore à mi-chemin de la sortie. Le premier soldat mit un genou à terre et visa avec précision. Sa cible se découpait en ombre chinoise, nette contre l’ouverture débouchant dans une large avenue déserte. Immanquable.

Le fuyard se jeta brusquement au sol. La balle qui lui était destinée siffla, inoffensive, au-dessus de lui. Jouant de son élan, il se réceptionna avec un roulé-boulé, se redressa, et reprit sa course en ahanant.

60 mètres à parcourir.

Déjà, la horde s’extrayait tant bien que mal de l’issue de secours du hangar, accordant quelques précieuses secondes de répit à leur proie qui filait toujours, des mèches de cheveux zébrant son visage couvert de sueur.

40 mètres.

Le commando se positionna ; cinq hommes accroupis en une première ligne et cinq autres debout en arrière. Dans l’encadrement de la porte, le chef donna l’ordre de tirer en extirpant lui-même son arme.

Les cliquetis des crans de sureté et des culasses retentirent à l’unisson. Ils résonnèrent dans l’étroit cul-de-sac occupé dans toute sa largeur par le peloton.

Une demi-seconde de silence pur ; rien ne bougeait plus vers le fond de l’impasse.

30 mètres, la semelle crêpe de Nathaniel heurta l’asphalte avec un son étouffé, et ce fut le signal ; un déluge de plomb s’abattit.

Les détonations claquèrent, roulèrent et grondèrent tel un orage d’été déchainé. Les sifflements filèrent le long de la ruelle comme pour effrayer un peu plus le gibier dans sa fuite. Il bondit sur le couvercle d’une grosse benne à ordure grise.

25 mètres, un paquet de projectiles se perdit vers l’avenue. Certains s’écrasèrent un à un sur le bitume là où Nathnaiel venait de prendre son élan. Souple et habile, il utilisait chaque aspérité, mesurait chacun de ses appuis, profitait de sa vélocité pour décupler ses inflexions. Il sautait, virevoltait, plongeait et semblait rebondir d’un mur à l’autre, occupant tout l’espace en des arabesques de mouvements imprévisibles.

Les soldats ajustaient leur tir, mais ses déplacements trop erratiques les perturbaient. Les balles transperçaient les parois de la benne, se fracassaient contre les parpaings, ou venaient ricocher sur le sol. Cette cacophonie déchirait le silence ambiant de la zone abandonnée en rythmant chaque nouvel essor du fugitif.

— Mais basculez en automatique putain ! Il se casse ! Arrosez-le, arrosez-le !

Le sergent Callaghan accompagna son ordre d’une longue rafale.

20 mètres, le jet de projectiles destiné au coureur le manqua de peu. Il s’accrocha au barreau d’une échelle d’évacuation rouillée, se hissa pour laisser passer une salve qui sinon l’aurait déchiquetée au niveau du bassin, pivota en salto contre la paroi, toujours cramponné à son échelon, tête en bas. Une balle s’encastra dans le mur à quelques centimètres de son oreille. Mais il avait déjà lâché prise pour retomber accroupi au sommet d’un transformateur électrique.

10 mètres, j’y suis presque.

Les soldats balayaient maintenant toute la largeur de l’impasse sans essayer de suivre les mouvements de leur gibier. Plusieurs projectiles frappèrent l’armoire de métal. Elle laissa aussitôt échapper des gerbes d’électricité qui craquèrent dans l’atmosphère, rivalisant avec le feu nourri des détonations. Nathaniel plongea, il se réceptionna en une glissade sur le côté, passa sous la lame horizontale des balles cherchant à le déchiqueter. Il roula sur lui-même, visa le mur opposé pour y prendre un dernier élan.

5 mètres, l’air se chargeait d’une odeur d’ozone et de poudre brûlée. Toujours à terre, le garçon en nage termina sa glissade, donna une impulsion de toutes ses forces contre la paroi, prit appui sur un bras et utilisa la dynamique de son mouvement pour bondir vers l’avenue.

Violente déchirure sur le flanc gauche. Il était touché, tituba, perdit l’équilibre. Emporté par son élan, il bascula et s’écroula derrière le coin du bâtiment, hors d’atteinte des tirs.

Le tonnerre se tut.

— Il est touché ! Finissez-le ! ordonna le chef.

Les membres du peloton se relevèrent d’un bloc dans un ronronnement discret de petits moteurs électriques, et se ruèrent vers le bout de l’impasse.

 

4

 

La ruade d’Alexandra fit glisser la couette jusqu’à son bassin. Elle se retourna brusquement d’un côté à un autre, rongée par l’angoisse. Nathaniel était touché, ils allaient l’achever dans cette avenue déserte ! Ces poings se crispèrent sur le drap-housse bleu.

 

5

 

Nathaniel arracha sa chemise d’un geste sec et inspecta sa blessure à la hâte. La balle avait traversé la partie charnue. Il se redressa, et grimaça en portant son poids sur la jambe gauche.

C’est supportable.

Son torse couvert d’une sueur uniforme renvoyait des éclats de lumière comme s’il était huilé. Sous son omoplate, à hauteur du cœur, un tatouage tribal monochrome enchevêtrait ses courbes sur sa peau cuivrée.

Les échos des pas rapides de ses poursuivants lui parvenaient depuis l’embouchure. Sans un regard vers l’impasse, il détala le long de l’avenue, obliqua dans une rue à droite, puis à gauche.

Il longea un grand portail en fer forgé dont la peinture noire s’écaillait, révélant les morsures de la rouille. Leur éclat d’or perdu, les pointes ternies tentaient encore de protéger l’accès à un vieux pavillon de chasse d’architecture baroque laissé à l’abandon depuis des décennies. Ses pas crissèrent sur des cailloux blancs épars, vestiges du gravier qui avait jadis couvert les allées d’un jardin aujourd’hui bétonné de la grille jusqu’au perron de la bâtisse à moitié en ruine. Il manqua de glisser sur les pierres roulant sous ses semelles, mais maintint son équilibre avec agilité.

Derrière lui, les talonnades des bottes arrivèrent à hauteur du portail. Il fonça vers un vieux camion éventré juste à temps pour se soustraire aux regards de ses poursuivants. Il continua sa course, moins alerte, essoufflé, une main pressée contre son flanc.

Encore un peu, j’y suis.

Devant lui, la rue et ses larges trottoirs obliquaient pour longer un haut grillage surmonté de rouleaux de fils barbelés. Tous les dix mètres, une pancarte noire accrochée aux mailles indiquait en lettres capitales blanches « ZONE INTERDITE – DÉFENSE D’ENTRER – DANGER DE MORT ».

Ses forces le quittaient, sa foulée ralentit. Il pouvait sentir le sang chaud imprégner la ceinture et la jambe de son pantalon. Devant lui, de l’autre côté de la clôture : un parking abandonné au bitume défoncé. Mais ses regards se portaient au-delà de l’étendue déserte, sur la masse sombre du « Bois ».

Dans son dos, le cliquetis des armatures retentit, plus net ; la meute arrivait sur ses talons. Le souffle court, il fonça sur le treillis de fils de fer.

— Arrêtez-le ! hurla le sergent. Il ne faut pas qu’il atteigne le « Bois ».

Nathaniel escalada le grillage, prit appui sur une pancarte, passa par-dessus les barbelés en s’entaillant les mains et en déchirant son jean.

Le commando se dispersa pour contourner le camion qui bloquait leur ligne de tir.

Le fugitif se réceptionna de l’autre côté avec une grimace de douleur, se releva, et reprit sa course.

Les soldats s’amassaient déjà au pied de la clôture. D’une simple impulsion mécanisée, ils sautèrent sans effort par-dessus les fils de fer et atterrirent à leur tour sur l’ancien parc de stationnement.

Nathaniel s’arrêta, à bout de souffle. Résigné, il se laissa tomber à genoux.

Il resta accroupi, le bataillon massé vingt mètres derrière lui à peine. Aucune cache sur ce parking désert, aucun mur sur lequel bondir, aucun espoir… La course poursuite se terminait là. Il posa un regard triste devant lui. Dans cette luminosité particulière, entre chien et loup, le détail des contours des arbres qui semblaient l’appeler une centaine de mètres plus loin restait difficile à cerner.

Si proche du but…

Les soldats allumèrent leurs visées laser. Des petits points rouges dansèrent sur le sol, se regroupèrent, montèrent le long du dos ruisselant, et s’amassèrent sur le tatouage. Ils attendaient l’ordre de faire feu.

Le sous-officier hésita un instant. Sa proie n’avait plus aucune échappatoire. La capture serait peut-être de nouveau une option. Il réfléchit. Ils étaient trop proches du « Bois », lui laisser la moindre chance serait désormais trop dangereux. Il observa l’ombre du condamné qui s’allongeait. Autant en finir avant la nuit. Et puis… Cela en ferait toujours un de moins…

Il se déporta sur le flanc, toisa ses hommes, et donna l’ordre.

 

6

 

— Non… non… murmura Alexandra dans un souffle presque inaudible.

Dans son sommeil agité, ses poings malmenaient maintenant son oreiller, de travers à la tête du lit. Une larme perla à la commissure de son œil gauche.

 

7

 

Accroupi, Nathaniel laissait reposer la majorité de son poids sur son côté valide. Les mains appuyées sur le sol, bras tendu, il était presque à quatre pattes. La tête ballante, la respiration haletante, il était vaincu. Il n’avait même plus la force de se redresser. Dans son dos, son souffle saccadé faisait monter et descendre le tatouage, accentuant un peu plus la danse macabre des points rouges dardés sur son cœur. Il attendait l’inévitable, sans bouger, résigné.

Sa main droite reposait dans une large crevasse du bitume défoncé par le temps et l’assaut des racines de la végétation proche. Elles avaient progressé sans hâte, réclamant en sous-sol ce que le béton et le goudron leur interdisaient encore en surface. Elles avaient longé la croûte noire par-dessous, comme des veines effleurant la peau. Elles avaient commencé leur immuable travail de sape, boursouflant l’asphalte, poussant la couche de sable sec et la pierraille de remblais qui soutenait cette chape sombre. Ses doigts frôlèrent une radicule, s’attardèrent à son contact.

Sa respiration s’apaisa, se fit plus lente, plus profonde, plus régulière. Il redressa la tête vers l’orée : ce n’était pas le regard d’un homme battu qui jaugea la distance. Les pupilles dilatées, ses iris se cerclèrent d’un halo vert brillant. Sa main effleurait toujours la racine naissante qui frémissait sous sa caresse. Ses paupières se plissèrent, ses narines se dilatèrent, sa mâchoire se serra. Un long frisson parcourut tout son corps. Une détermination farouche se dessina sur son visage. Imperceptiblement, sa position changea pour se rapprocher de celle d’un sprinter sur les starting-blocks. Il ferma les yeux et prit une profonde respiration. Derrière lui, l’ordre de faire le feu cingla comme un coup fouet. Il rouvrit les yeux…

Les projectiles ne trouvèrent que le vide. Ils s’écrasèrent en une myriade d’éclats qui vinrent se fracasser autour de la crevasse et déchiqueter la pousse tendre qui s’y frayait un chemin.

Nathaniel n’avait pas simplement bondit, mais décollé, habité d’une énergie nouvelle. Les coudes au corps, sa course était si puissante, si rapide, que les tireurs ne purent réajuster leur visée à temps.

— Abattez-le ! Abattez-le ! hurla le sous-officier en se ruant en avant.

La troupe se mit en branle, la traque reprit. Certains lâchèrent de brèves rafales en courant. Peu précises, elles se perdirent dans le vide. Des gerbes de goudron et de sable jaillirent de chaque côté du fuyard qui cette fois filait en ligne droite, au plus court vers la forêt proche.

Les équipements tournaient à plein régime, décuplant la vélocité du commando. En toute logique, l’homme n’aurait eu aucune chance de parcourir la distance qui le séparait de la végétation sans être rejoint. Pourtant, l’écart avec ses ennemis ne décroissait pas. Il bondit au-dessus d’un renflement plus épais que les autres, atterrit cinq mètres plus loin sans peine, accéléra encore, traversa une bande de hautes herbes, sauta un petit ravin d’une enjambée, et disparut derrière la frange des premiers arbustes.

La troupe s’arrêta net dans un grincement de métal malmené. L’effort qu’ils mettaient à ne plus avancer allait à l’encontre de l’élan généré par leurs moteurs. Le sergent vociféra :

— Continuez ! Rattrapez-le, c’est un ordre !

Le soldat à la visière arraché et deux de ses compagnons hésitèrent.

Le sous-officier débraya son arme et sauta par-dessus le ravin, suivi par le gros de sa brigade.

— Ceux qui sont encore de l’autre côté dans cinq secondes passent en cour martiale !

— Mais… commença Cotillard. Sergent Callaghan… On ne peut pas…

Il hésitait à formuler sa pensée.

— Il est dans le « Bois », objecta un de ces compagnons d’un air inquiet.

— Vous faites partie de la BAN ou pas ? cracha le soldat qui avait été le premier à suivre son chef.

Le sergent Callaghan lui donna une tape amicale sur l’épaule arborant les insignes de caporal-chef.

— Tu as raison Lamar, on se demande ce que ces fillettes fabriquent dans la brigade.

Il pointa son fusil d’assaut sur les trois récalcitrants.

— Vous êtes en exosquelette de combat, bande de mauviettes ! s’ulcéra Callaghan. Il est seul, sans armes et blessé.

— Mais… le « Bois »… tenta de débattre Cotillard.

Callaghan lâcha une rafale aux pieds de ses hommes.

Ils passèrent à leur tour le ravin, avec appréhension, armes aux poings et serrées contre leurs flancs pour se rassurer.

— On a vingt-trois minutes pour quadriller le secteur, informa le caporal-chef Lamar. Tous en formation. Groupes de deux, contact radio continu, annoncez vos positions. O’Connor, avec moi.

Un grand brun se détacha de la troupe pour rejoindre le sous-officier.

— Alvarez, vous prendrez Piquet avec vous.

L’un des trois récalcitrants partit tête baissée pour se rapprocher du vétéran qui chiquait une énorme boule de chewing-gum. Il fut reçu par une bourrade qui manqua de le faire tomber et un commentaire cynique du reste de la brigade.

Les binômes s’organisèrent autour du sergent. Cotillard et le dernier soldat qui avait hésité à passer le ravin restèrent bientôt seuls.

Callaghan pensa un instant à les prendre avec lui, puis se ravisa.

— Cotillard et Mambe, les deux lopettes, vous couvrez les arrières au cas plus qu’improbable où il rebrousserait chemin. Et essayez de ne pas nous allumer quand on reviendra, c’est compris ?

Les deux bidasses ne bronchèrent pas.

Le sergent se tourna vers les cinq petits groupes.

— Tirez à vue, d’accord ?

Personne ne discuta cet ordre. La troupe, à l’exception de Cotillard et Mambe, s’enfonça dans la forêt sur les traces du fugitif.

 

8

 

La respiration d’Alexandra retrouva un rythme normal. Ses doigts se décrispèrent lentement. Même cette brigade particulière ne s’aventurerait pas bien profondément dans la forêt. Nathaniel était sain et sauf, plus rien ne pouvait l’empêcher de rentrer désormais.

 

9

 

Au premier contact avec le feuillage il se sentit à l’abri.

Les détonations cessèrent. Il doutait que la brigade le suive ici. Et s’ils s’aventuraient malgré tout dans la forêt, ils empièteraient désormais sur son territoire.

Il ralentit l’allure, huma le parfum humide et lourd de la forêt.

J’ai réussi.

Le soleil était sur le point de se coucher. Sous la canopée, il faisait déjà sombre, mais ses pupilles dilatées capturaient la moindre lumière, lui renvoyant une image détaillée du sous-bois.

Il glissa ses doigts le long des écorces, caressa les branches et les troncs en pénétrant toujours plus sous le couvert sylvestre, laissant leur énergie recharger la sienne. Son flanc le lançait, mais ne saignait plus. Les entailles de ses mains piquaient sous l’effet de la sueur. Il prit la direction d’un ruisseau dans l’intention d’y nettoyer ses plaies. Il s’arrêta dans sa progression, haussa un sourcil, écouta les murmures de la forêt, le frémissement des feuilles.

Ils arrivent.

Il resta un instant surpris. Il aurait pourtant parié sur le repli stratégique des soldats.

Tant pis pour eux.

Il ne pouvait pas prendre le risque de les mener aux membres du Conseil. Il allait devoir les stopper.

Il saisit une branche et s’y hissa à la force d’un seul bras, sans effort.

L’approche de la nuit ne leur conférait pas une acuité visuelle propice pour la traque. Tous les hommes du commando progressant dans l’obscurité de la forêt avaient engagé leur filtre de vision nocturne qui projetait un léger voile verdâtre sur leurs visières translucides. La moindre parcelle de lumière était amplifiée, améliorant en définition, ce qu’il perdait en couleur.

Deux d’entre eux balayaient les hautes fougères avec le canon de leurs armes. Sur le qui-vive, ils sursautaient à chaque craquement de brindille ou bruissement de feuillage induit par la faune diurne qui regagnait ses pénates. Ils ne virent pas l’ombre de leur ancienne proie, allongée sur la branche maîtresse d’un chêne, et qui observait leur approche.

Nathaniel attendit qu’ils passent juste sous lui, et se laissa tomber sur eux. Agrippant dans leur dos la petite excroissance qui trahissait l’emplacement de la source d’énergie des exosquelettes, il tira violemment vers le bas pour arracher la coque protectrice, et planta deux morceaux de bois dans les circuits mis à nue. Aussitôt, les vrombissements se turent et les filtres de vision s’éteignirent. Livrés à eux-mêmes avec le poids mort de leur armure caduque, les soldats n’offrirent pas une grande résistance. L’un alla s’affaler la tête la première dans l’humus. L’autre eut droit à un coup de pied dans les reins qui sans la protection de la maille polymère couvrant son corps, lui aurait sans doute ôté l’usage de ses jambes. Il atterrit à genoux en grimaçant de douleur. Nathaniel dispersa leurs armes dans la bruyère avant d’assommer les deux soldats et de s’éclipser dans la pénombre.

Un second binôme s’approchait, occupé à communiquer.

— Echo 4 à Echo 2, répondez !

Pas de réponse des membres d’Echo 2, tous deux allongés sur le sol, inconscients.

— Sergent ? Nous avons perdu le contact avec Echo 2.

— Vérifier les fréquences, lâcha le sous-officier dans leurs oreillettes.

Tapi dans les fougères, le gibier devenu chasseur attendait patiemment que les deux hommes passent. Il surgit derrière eux comme monté sur ressorts, neutralisa les packs énergétiques et mit les fantassins hors d’état de nuire.

— Echo 4, vous avez retrouvé le contact avec Echo 2 ? … Echo 4 ?

La question du sergent resta sans réponse. Il s’arrêta, tourna sur lui-même, le fusil pointé, à l’affût du moindre mouvement dans les broussailles.

— Echo 1 et 3, rejoignez la position d’Echo 4, ordonna-t-il.

Silence radio.

— Lamar ! Alvarez ! Répondez bon Dieu !

Il déglutit en jetant des regards inquiets dans tous les sens.

— Cotillard ! Mambe ! Rappliquez ici en renfort !

Pas plus de réponses.

Il se retourna d’un bloc, mais ne trouva que le vide. Il commença à rebrousser chemin pas à pas, ses mains moites serrèrent la crosse de son fusil un peu plus fort.

Un mouvement dans le coin de son œil. Il pivota en tirant une courte rafale contrôlée.

— Montre-toi sale « 26 », cria Callaghan en observant autour de lui.

— J’ai un nom, rétorqua une voix jeune timbrée d’insolence.

Le soldat se tourna dans la direction d’où avaient jailli les paroles. Son équipement lui renvoya une vision monochrome du sous-bois vide. Troncs morts, ronces, parterre de lierre et futs s’élevant vers la nuit. Il se passa une langue épaisse sur les lèvres.

— Il n’y a que les humains qui ont des noms, tu sais ça… ordure de 26 !

Le sergent profita du répit pour activer son filtre infrarouge. Au lieu d’augmenter la luminosité ambiante, désormais quasi nulle sous les couverts, les infrarouges lui révèleraient toute source de chaleur, y compris celle de son ennemi, quand bien même celui-ci se cacherait.

Son fusil lui fut arraché des mains. Une masse orange et jaune déformée par son filtre passa devant lui. Il eut juste le réflexe de sauter en arrière pour éviter le coup poing qui lui était destiné. Les deux antagonistes s’observèrent à dix mètres l’un de l’autre. Le soldat éteignit son système de vision et alluma les deux puissants LED incrustés dans son casque.

Nathaniel l’épiait, inondé par les faisceaux de lumière blanche. Seuls quelques minces futs de bouleaux les séparaient. Sans être une clairière, la zone restait néanmoins clairsemée. Ils amorcèrent une lente ronde, penchés en avant, se jaugeant l’un l’autre. Le froissement léger des feuilles mortes déplacées par leurs pas envahit la nuit, décuplé par opposition au silence total qui régnait autour d’eux. Le sergent porta sa main droite dans son dos, à hauteur de ses reins. Il extirpa un long couteau de chasse de la gaine accroché à sa ceinture et le passa devant lui dans un geste défensif expert.

— Je vais te saigner comme le chien que tu es… dit-il avec un sourire cruel.

Il fit danser la lame qui par moment reflétait dans un éclat les rayons de ses deux petites lampes. Il mima un bond en avant, sans aucune réaction de son adversaire qui continua de tourner sans ciller.

— Approche maudit 26…

Nathaniel inclina la tête de côté comme si le soldat n’éveillait en lui qu’une singulière curiosité.

— 26, 26, 26, 26, 26… provoqua le militaire d’une voix suintante.

Le couteau n’arrêtait pas ses lents allers-retours devant le visage de son propriétaire. Mais aucun des deux rivaux ne lança le premier assaut. La ronde continua, immuable, la lame flottait toujours dans les airs en une chorégraphie simpliste et répétitive.

— Tu vas…

Le dixième de seconde de déconcentration pour amorcer sa phrase coûta cher à Callaghan. Son adversaire avait bondi sans un geste annonciateur. Le couteau partit en avant à la recherche d’une poitrine à éventrer. Nathaniel pivota et se présenta de côté. La lame passa devant lui dans un éclat argenté. Il abaissa ses bras en levant un genou. Le poignet du sergent fut protégé par son armure. Il ne se brisa pas, mais le choc lui fit ouvrir la main et le poignard disparut dans un buisson épineux. Nouveau pivot, les deux poings ramenés en avant vinrent cueillir le militaire en plein plexus solaire. Il fut éjecté dix mètres en arrière dans un fracas de bois cassé, mais se redressa aussitôt. Son armature avait encaissé le coup. Nathaniel recula. Avec son exosquelette opérationnel, le sergent demeurait un adversaire dangereux.

La ronde reprit, mais pas pour longtemps. Le soldat s’élança, sauta en l’air et usant de son équipement, augmenta sa vélocité au maximum dans l’intention d’écraser son ennemi. Ce dernier bondit à son tour. Plus léger et plus souple, il passa en salto au-dessus de Callaghan pour lui asséner un coup de pied précis entre les omoplates. L’armure perdit une précieuse seconde à compenser le changement de trajectoire. Emporté par son poids et son élan, le militaire s’écroula tête la première contre un arbre, à pleine vitesse. La force de l’impact aurait dû le tuer. Mais le casque polymère et les armatures qui entouraient son cou protégèrent les os du crâne et sa nuque. Le choc fut cependant assez violent pour lui faire perdre connaissance. Il s’affala dans un ronronnement électrique.

Nathaniel s’avança pour neutraliser la source d’énergie de l’exosquelette lorsqu’une lumière éblouissante l’aveugla soudain.

 

10

 

Alexandra recommença à s’agiter dans son sommeil, anxieuse. Elle n’aimait pas du tout la tournure des événements. Que se passait-il ? Nathaniel avait mis hors d’état de nuire toute la troupe à ses trousses, et il jouissait désormais de la protection de la forêt… Le choix du sergent Callaghan était déjà hautement irrégulier, qui d’autre s’aventurerait aussi loin dans les territoires interdits ?

 

11

 

Les cimes étaient agitées par un vent fort qui arrachait les feuilles dans des tourbillons d’air brassé. La navette d’intervention furtive s’était positionnée en silence, utilisant son guidage infrarouge. Le puissant projecteur dardait un faisceau blanc sur le corps inanimé du sergent. Nathaniel restait invisible.

Le pilote jeta un regard sur ses écrans de contrôle. L’affichage de la caméra thermique lui révéla ce qu’il cherchait ; une tâche aux contours humains se déplaçait vers le nord. Il pointa la navette dans la même direction et accéléra. Les quatre hélices horizontales réparties à chaque coin de la structure trapézoïdale bourdonnèrent avec docilité. Leur son couvrit à peine le soufflement violent du vent qu’elles provoquaient en contrebas. L’engin s’élança vers sa proie en glissant.

Le copilote ajusta la visée de son armement. Deux longs traits de feu quittèrent l’appareil volant avec un bruit sec de marteau piqueur fou quand il lâcha une rafale de balles traçantes. Sur l’écran, la silhouette continuait sa course en obliquant aléatoirement dans un sens ou un autre pour contourner les arbres.

— Tu l’as manqué, commenta le pilote d’un ton laconique.

— C’est une vraie anguille. Il se dérobe trop vite pour être accroché par le système de visée.

Nouvelle rafale colorée accompagnée d’un staccato plus percutant que jamais. Les projectiles criblèrent quelques feuilles, s’enchâssèrent dans des troncs qui les sertirent d’écorce, ou furent avalés par la terre riche dans de minuscules gerbes d’humus. Le fugitif courait toujours, indemne.

La lutte était inégale et Nathaniel le savait. La navette était pourvue de suffisamment de matériel de détection pour pouvoir le repérer quelle que soit sa cachette. Pourtant, les capteurs de mouvements, caméras thermiques, et autres radars ne représentaient pas les appareillages les plus dangereux à bord. Les armes à visée automatique qui équipaient ce type d’engin colportaient une réputation redoutable ; une fois ciblées sur leur marque, la précision de leurs tirs laissait peu de place à l’erreur humaine. Leur menace obligeait Nathaniel à maintenir une course imprévisible peu performante, mais à laquelle il devait cependant se tenir s’il ne voulait pas finir haché par les projectiles de gros calibre. Quand bien même il aurait pu fuir en ligne droite, même avec son énergie retrouvée et l’environnement bénéfique autour de lui, il ne pouvait pas espérer lutter de vitesse contre une navette d’intervention. Il regrettait maintenant de ne pas avoir conservé les armes des soldats. Aurait-il pu abattre l’engin ? Peu probable. Le blindage devait être trop épais pour les fusils d’assaut, et de toute façon, il ne possédait aucune expertise avec les armes à feu.

Je n’ai pas le choix.

Il dévia sur la gauche, revint brusquement sur ses pas, hors de portée du projecteur pour quelques instants. Il profita de l’effet de surprise pour prendre un peu d’avance en ligne droite et accéléra. Comme le faisceau ne revenait pas sur lui, il se demanda l’espace d’un moment s’il avait réussi – contre toute attente – à se soustraire à la détection. Une pensée bien optimiste et peu réaliste. En toute probabilité, le pilote ne tarderait pas à le dépister sur l’un de ses nombreux appareils de repérage. La navette serait alors de retour, prête à mettre fin à la chasse. Autant tirer parti du court répit qui s’offrait à lui pour tenter sa chance de s’éclipser de l’autre côté de la forêt, plus dense. Il se concentra un instant sur la direction à prendre, louvoya de nouveau, et profitant de ne pas être suivi de près, il détala en direction d’une petite clairière, pour rejoindre le cours d’eau qui délimitait la partie profonde de l’immense forêt.

 

12

 

— Laisse tomber la mitrailleuse Demers, qu’on en finisse.

Le copilote eut une moue d’approbation.

— Ouais, passons aux choses sérieuses, je ne tiens pas à rester plus longtemps dans cet endroit maudit.

Il déconnecta le contrôle de la mitrailleuse et alluma la console des missiles air-sol.

Brusque embardée. En contrebas, le fugitif avait rebroussé chemin par surprise.

— Putain, j’ai failli le perdre, cracha le pilote.

Dans sa manœuvre précipitée, il avait actionné par accident la commande du projecteur, qui s’était éteint. La nuit prit aussitôt possession de la forêt. Il s’apprêta à rallumer.

— Attends Kolovsky ! hurla son coéquipier en posant une main sur son bras. Ne rallume pas, on va lui faire une petite surprise.

Le pilote ne s’était pas laissé surprendre par la manœuvre du coureur, et la navette se trouvait bien dans l’alignement, invisible, quelques mètres en arrière à peine. Leur cible filait maintenant en ligne droite. Une véritable aubaine pour en finir.

Les yeux rivés sur la silhouette jaune aux contours rouges qui s’affichait sur l’écran de la caméra thermique, le copilote ajusta la visée de sa roquette. Une mire blanche à doubles cercles apparut, se déplaça, se centra autour du profil, rétrécit. Les deux anneaux tournèrent sur eux-mêmes en sens inverse. La balise clignota avec un petit bip de confirmation et devint verte.

— Je l’ai !

Il tira.

 

13

 

La gerbe de lumière qui embrasa les cieux surprit Nathaniel, il croyait la navette encore en train d’essayer de le repérer. Il leva son regard vers la cime des arbres qu’il venait de quitter quelques secondes plus tôt. En une fraction de seconde, il reconnut la nature de la source lumineuse qui déchirait le rideau de la nuit en un jet incandescent : un engin balistique, sans doute thermo guidé… cette fois c’était la fin.

Il s’arrêta au milieu de la clairière. Trois cent mètres devant lui sinuait un ruisseau, fil d’argent sous les rayons dardés de la pleine lune. Au-delà, le bois proprement dit s’arrêtait et une immense forêt de pins s’amorçait. Même la navette ne l’aurait pas suivi de l’autre côté. Il se retourna. Ses yeux rivés sur la roquette renvoyèrent l’éclat du jet ardent dans l’obscurité. Inutile de fuir, il ne pouvait pas battre un missile de vitesse. Il préférait fixer la mort en face.

La gerbe se transforma en halo, un sifflement continu chuinta, insistant et s’amplifiant sans cesse. Une odeur de combustible s’abattit soudain sur lui. Le halo fit place à une couronne étincelante, le sifflement atteignit son apogée… et l’impact déchira les cieux sombres.

 

14

 

— Nathaniel !

Alexandra Rousseau se redressa en sueur, réveillée en sursaut par son propre hurlement.

— Nathaniel… murmura-t-elle en se prenant la tête dans les mains.

Des bruits de pas précipités martelèrent le sol dans le couloir, suivis d’un grattement à la porte.

— Alex ? Je peux rentrer ?

La voix de sa mère sourdait d’inquiétude, mais la jeune fille resta silencieuse, encore sous le choc des terribles images de son rêve et incapable de prononcer un mot.

— Ma chérie ?

Le battant s’ouvrit en douceur.

— Ça va ?

La lumière inonda la pièce, révélant une vaste chambre sous pentes aux parois gris clair. Perpendiculaire au mur opposé à la porte, le lit double trônait sous la poutre centrale. Alexandra était assise, recroquevillée, ses genoux relevés encerclés par ses bras. Ses longs cheveux auburn tombaient comme une pluie fine autour de son corps frêle. Son visage était enfoui, elle sanglotait.

— Alex…

La tête de sa mère apparut dans l’entrebâillement, teinture cuivrée à la mise en plis parfaite malgré l’heure avancée.

La quadragénaire entra, elle replaça la couette bleue qui pendait sur le côté et s’assit sur le bord du lit. Elle passa une main dans le dos de sa fille, caressant le long T-shirt gris chiné qui lui servait de nuisette.

— Encore un cauchemar ? s’enquit-elle.

L’adolescente sanglotait toujours.

— Ce sont toutes ces images, tu sais, tu devrais en changer.

Elle observa la mosaïque sophistiquée qui tapissait les murs. Après sa période « Vampires », plus ou moins glamour, sa fille se passionnait désormais pour les nombreuses créatures qui peuplaient mythes, contes et légendes. Figés sur papier glacé, des êtres mi-hommes mi-bêtes dardaient leurs regards aux couleurs irréelles vers le centre de la pièce.

— Comment peux-tu dormir avec ces… monstres ?

L’adolescente, d’habitude prompte à la répartie, ne releva pas. Cet instant ne se prêtait pas à une bravade rebelle.

À dix-sept ans, Alexandra se considérait pourtant indépendante. Aussi bien envers les incontournables groupes « d’amies », qu’elle ne comptait pas en grand nombre, qu’envers sa famille. Mais cette nuit, elle avait besoin de support, et la présence de sa mère la rassurait.

— C’est… c’est, sanglota-t-elle en redressant la tête.

Ses yeux bleus, inondés de larmes, se plissèrent sous l’agression de la lumière vive. Deux nouvelles gouttes roulèrent sur ses joues livides. Catherine Rousseau, animée d’une attention toute maternelle, s’empara d’une boîte de mouchoirs sur la table de chevet et la tendit à sa fille, qui se servit sans retenue. Après s’être essuyée le visage, elle se moucha et prit une profonde respiration.

— C’est si réel, balbutia-t-elle en gardant les mouchoirs compressés dans sa main.

Sa mère eut un sourire réconfortant.

— Comme le médecin l’a dit : c’est le surmenage, l’anxiété. Tu t’en fais trop pour ton Bac… L’année scolaire vient à peine de commencer, ça promet…

Elle lui ramena tendrement une mèche de cheveux en arrière, avant de reprendre :

— Tu dois te reposer. Te coucher plus tôt, te détendre aussi. Arrête un peu avec tes… tes lubies. Tu t’investis trop dans des choses qui te dépassent.

L’adolescente s’adossa à la tête du lit et laissa courir ses regards sur les fines banderoles de plastique qui reliait les coins opposés de sa chambre. Elles se croisaient au-dessus de son lit en un épicentre chamarré. Les longues guirlandes répétaient leur message en une suite de caractères sans fin. « UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE » s’affichait en blanc sur fond rose, « GLOBALISE RESISTANCE » s’étalait en noir sur fond orange.

Elle préféra ne pas relever l’allusion sur son engagement altermondialiste, ce genre de discussion ne finissait jamais bien sous ce toit. Mais elle perça tout de même son interlocutrice d’un regard froid.

— Pourquoi tu ne sors pas plus souvent avec des copines ? reprit sa mère. Je ne sais pas moi, vous pourriez aller au ciné, aux musées.

— Si tu crois que les filles du bahut s’intéressent aux musées !

— Et alors elles font quoi tes copines ?

— Elles peaufinent leur profil Facebook, lâcha Alexandra avec une grimace moqueuse.

— Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? J’en ai bien un moi. Pourquoi pas toi ?

— J’ai mieux à faire. Je n’ai pas besoin d’une vie virtuelle, moi ! Il y a une planète à protéger dans la vraie vie, tu sais !

Vexée, sa mère se redressa.

— C’est vrai… J’oubliais que tu voulais sauver le monde… comme ton père… Bon, eh bien je vois que tu vas mieux…

Sa fille l’attrapa par le poignet.

— Maman ? Pardon. Je…

Madame Rousseau croisa le regard désespéré de son enfant et se rassit.

— C’était quoi ton rêve cette fois ?

Alexandra hésita un instant. Incertaine de ce qu’elle pouvait révéler à sa mère.

— Une poursuite, un garçon. Il s’appelle Nathaniel. Et… et il est…

Elle crispa les mâchoires puis reprit d’une voix étranglée par un sanglot refoulé :

— Il est mort.

Sa mère la serra dans ses bras.

— Ma chérie, tu dis ça comme si ce « Nathaniel » était vraiment mort. Mais c’est juste un rêve voyons.

Alexandra se laissa bercer. Comment expliquer à sa mère qu’elle se trompait ? Que depuis six mois, tous ses songes revêtaient une réalité indéniable, même s’ils n’avaient pas jusque-là impliqué la mort d’un jeune homme, pulvérisé par le missile d’un engin futuriste…

 

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